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Moïse Rahmani

Chronique d'un Chabbat ordinaire (7 octobre 2010)

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Chronique d’un Chabbat ordinaire.

 

Vendredi soir. La nuit commence à tomber. Le froid et la bruine font désormais partie du quotidien.  Les « fils de novembre ne reviennent qu’en mai », a chanté Brel. 

Il est dix-huit heures. Nous sommes aux portes de l’hiver.

 

En dépit du temps maussade, les fidèles sont là.  Le minyan est déjà largement atteint. Très largement même. Le Foyer se remplit. Près de la moitié des chaises est occupée. Les  habitués du vendredi soir. Nous, les personnes plus agées* (non, je n’ai pas dit  vieux) ne sommes plus qu’une minorité et c’est ce qui fait plaisir.

Nous nous connaissons tous. Vous pensez bien : à force de se voir toutes les semaines des liens se tissent. Nous échangeons quelques plaisanteries en attendant l’arrivée du Rabbin qui, en homme sage, traine un peu les pieds afin de nous ménager ces quelques moments de convivialité …

 

David, notre « rabbineau » comme j’ai l’affectueuse habitude de l’appeler, est là, à sa place. Premier arrivé,  c’est aussi le dernier à parti. Fidèle au poste, été comme hiver, qu’il fasse beau ou qu’il vente, qu’il fasse chaud ou glacial, qu’il pleuve ou qu’il neige, il brave les kilomètres pour assister (ou conduire) le service.

 

Enfin notre Haham arrive. Il embrasse certains, salue les autres, à un mot gentil pour  tous et échange quelques plaisanteries avec nous.

Nous sommes déjà près d’une cinquantaine : des hommes, des femmes, la plupart des jeunes adultes et merveille, un minyan d’enfants.

 

Mico, le président est à la droite du Rabbin. Il chante fort comme le faisait son père, Jacky, z »l, et à la synagogue, tous chantent juste...

 

Souvent de tous jeunes enfants accompagnent leurs parents ou leurs grands-parents et filent, sans crier gare, au sous-sol, dans la salle de jeux qui est installée pour eux. Chiara, la benjamine de nos petits-enfants, adore les vendredis ! Elleaime venir à la synagoque et, lorsqu'on lui demande pourquoi, la réponse est claire, nette et précise : "parce qu'il y a des chips".

 

Le quart d’heure académique est passé. Page 108, annonce-il. Minha précède Arvit.

 

Les choses « sérieuses » commencent page 160.

Une série de psaumes de David, ouvre le Chabbat. Timidement puis, de plus en plus fort, les fidèles s’enhardissent et bientôt toute l’assistance reprend en chœur ces versets millénaires.

 

Souvent un enfant lit le passage où il est explique comment préparer la mèche de l’huile pour le Chabbat. Cette étude talmudique offre l’occasion au fidèle de réciter le « grand » Kaddish.

 

Le Rabbin annonce la page. 166.  Et le Lekha Dodi, ce majestueux cantique jeune de six cents ans, composé à Safed par Salomon Alkabets  est repris à l’unisson.  C’est amusant, même ceux qui une voix de casserole, moi par exemple, chantent juste à la synagogue !

Parfois (lorsqu’il vient), je montre à mon Sacha, assis à mes côtés, les mots et je suis tout ému lorsqu’il reprend le refrain « Lekha dodi, likrat kala … » Victor, mon voisin, me dit que c’est par les chants et la prière récitée lentement, qu’enfant il a appris les oraisons. Je le  crois sans peine car c’est aussi mon cas. J’étais déjà adulte.

 

Je sais, je sens, j’espère que, plus tard,  lorsqu’il emmènera son fils au Kahal, mon Sacha se rappellera de ces instants magiques où il suivait des yeux ce que son Nonno lui montrait du doigt et ces airs entrés par l’oreille, s’ancreront et se figeront dans sa mémoire.

 

Quelques bne-mitsva se lèvent et se mettent derrière la teva. L’heure du Chema, l’acte de foi qui rythme notre journée, notre vie, est arrivée.

Cinquante voix font trembler les murs « Chema Israël, l’Eternel on D.ieu, l’Eternel est Un ».

Ariel, Ilan, Sacha, Simone, ensemble ou seuls psalmodient la prière, comme ils le feront, devant la Communauté réunie, le jour de leur bar-mitsva.

Mon voisin, Victor, cadence la cantillation.

 

Emet. Oui, c’est vrai. Et Achkivenou s’enchaine à Banou rabim. Lors du passage du psaume qui nous rappelle les Habonim d’Elisabethville « Tsaddik katamar ifrah » - Le juste croîtra comme le palmier mon ami Elie, notre ancien chef scout, agite son index. Ces airs, ce Tsaddik lui, rappelle, nous rappelle l’enfance, la jeunesse.

 

Massias et Gregory nous égaillent. De beaux « Mash’Allah, cinq sur eux, ajin kuli, keine nehore  »  (ça y est, on a tout fait pour éloigner le mauvais œil…  )  enfants que la kippa vissée sur la tête rend encore plus mignons.

Aviel, sérieux comme un pape, pardon comme un rabbin, un léger et doux sourire sur les livres, prie aux côtés de son père ou de son grand-père. Il rangera méticuleusement les livres à la fin de l’office.

 

Le Yom hashishi me renvoie à Luxembourg. Je revois mes fillettes présentes tous les vendredis soirs, ce sixième jour immuable…

 

Et arrive enfin le moment du miracle hebdomadaire. Celui que j’attends ? Celui ou, l’espace d’un instant je replonge dans le passé. Moment où plus  de cinquante ans s’estompent. Le Ygdal, les treize articles de foi du Rambam, de Maïmonide m’entoure de toutes part… Je n’ai pas besoin de clore les yeux : je suis à Elisabethville, je redeviens bar mitsva …

 

Le service terminé, notre ami Chalom commente la parachat de la semaine. Avec lui, le passage le plus abscons devient clair et limpide, nous donnant l’envie d’en savoir plus. Il nous invite à venir découvrir la suite, demain.

 

Chabbat chalom. Nous nous dirigeons vers l’entrée où le kiddsouh nous attend.

 

Hommes, femmes et enfants sont réunis autour d’une table étincelante. Les mets abondent. On reconnaît la touche de Nicole. La présentation le dispute au gout : c’est beau, c’est bon.

La « rubissa », notre amie Monique, porte son chapeau de Gavroche, de titi parisien.

 

Les  chabbat chalom fusent. Les bises aussi.

 

Aviel offre le vin ou le jus de raisin aux participants.

Bien que le plateau pèse son poids, il ne fléchit pas.

 

Une compétition s’ouvre entre Chalom et Victor. Combien de fois répétera-t-on chaque verset du Chalom Aleikhem ? A Luxembourg, c’était les enfants, souvent mes filles, debout sur l’estrade, à côté de l’Hekhal, qui le chantaient.

 

Un des jeunes prend la coupe et récite le kiddouch.

 

« Ne laissez rien », tonne le Rabbin. « Il faut tout finir ». Ce n’est pas le Rabbin qui parle, c’est le patriarche qui contemple sa tribu.


On bavarde. On échange les derniers potins. On mange aussi. Mais vient l’heure de se quitter, pour bon nombre, avec un petit pincement de regret.

 

Ce qui fait plaisir, réellement plaisir, c’est de constater que, aujourd’hui, la minorité se compose de gens plus âgés (non, je n’ai pas dit vieux*), comme moi.

 

Chabbat chalom. Un chabbat ordinaire. Ordinaire ? Pas si ordinaire que ca, finalement. Plutôt un chabbat extra. Oui extra. Extraordinaire.

 

 

 

                                                                                              Moché ben Haim

 

 

* Non, pas vieux, je n’ai pas dit vieux. J’ai dit plus âgé.

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