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Moïse Rahmani

Les invités de Pessah (21 avril 2011)

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Les invités de Pessah

 

Nous sommes en pleine fête de Pessah.

 

Nous souhaitons à nos proches, parents et amis, une fête cachère et sameah.

Que veut dire une fête cachère ? Pour certains, c’est se débarrasser du hametz. Ne plus conserver de hametz chez soi. Mais est-ce vraiment tout ? Qu’en est-il du hametz intérieur ?

De ce hametz que sont l’envie, la jalousie, la méchanceté envers autrui (méchanceté d’abord envers soi !)

S’il est aisé de se débarrasser du hametz physique, en nettoyant la maisonnée et/ou en le vendant, le hametz intérieur, celui qui réside au fond de nos âmes, de nos cœurs, comment s’en défaire ?

En prenant de bonnes résolutions. Certes plus facile à dire qu’à réaliser, regardez Kippour.

 

Mais ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas, un moralisateur. Je ne pense pas, hélas, m’être séparé du hametz, ni le matériel ni le moral et c’est dommage.

 

Permettez-moi quelques réflexions sur Pessah et j’ai intitulé ce billet « Les invités de Pessah ».

 

L’usage veut qu’on prévoit une place pour le Prophète Elie. Il peut frapper à votre porte et vous devez l’accueillir, peu importe son apparence. Ne dit-on pas d’ailleurs : « que celui a faim vienne et mange »!

Mais nous avons, tous, des invités de marque, essentiels, visibles de nous seuls, présents en nous, en pensée, à nos tables.

 

Je me souviens des Pessah de jadis, dans les années 1950, hier... Nous habitions l’Egypte et ma mère, zikhrino livrakha, qu’elle repose en paix, respectait les traditions, les fêtes. Le grand nettoyage de Pessah commençait. Tous les meubles, vidés, déplacés, étaient nettoyés de fond en comble.

Je vois encore la scène.

Le nettoyage terminé, elle m’emmenait au vieux quartier juif, le Haret el Yahud, à un jet de pierre du bazar, du Khan el Kahlil, où vivotaient des Juifs, à l’ombre de leurs cinq synagogues dont celle du Rabbi Moché, le Rambam, Maïmonide. Ces Juifs, que rien, à part leur foi vissée au corps, ancrée au cœur, ne distinguait de leurs concitoyens musulmans, tenaient quelques échoppes où nous avions l’habitude de nous achalander en matsot, riz, fromages de brebis et autres aliments cacher le Pessah. Je me souviens des matsot d’Egypte : fines, rondes, irrégulières, craquantes. Elles me paraissaient gigantesques. C’était, sans doute, ce qu’on appelle  aujourd’hui, de la matza chmura. Mais cette matsa de mon enfance, que je n’ai jamais retrouvée depuis, était délicieuse.  Et avec un morceau de fromage kachkaval, quel délice.

 

De retour à la maison, elle nettoyait le riz (vous pensez qu’il y avait alors du riz déjà prêt, nettoyé, Uncle Ben ou similaire ? Non il fallait retirer les scories, graviers et autres saletés. Nous l’aidions, ma sœur Viviane et moi. Certes nous n’avions ni sa dextérité et sa longue expérience.

 

Je me souviens aussi d’une recherche de hametz, le soir, à la lumière d’une bougie. Je revois mon père, un plat à la main avec la bougie au milieu, à la bibliothèque, déplaçant un livre, faisant tomber dans l’assiette un peu de hametz que ma mère avait « oublié ». Je devais avoir six, sept ou huit ans et cela m’avait marqué. Je regrette de n’avoir pas « fabriqué » un tel souvenir aussi doux pour mes enfants.

 

Je ne me souviens pas, par contre du Seder (ni d’aucun repas de fête d’ailleurs). Sans doute les ai-je occultés.

 

Laissez-moi vous parler de quelques coutumes familiales.

 

Le plat qu’on retrouvait à table, midi et soir, c’était la mina (d’aucuns l’appellent maïna). C’était de la matza qu’elle faisait tremper dans de l’eau afin de la ramollir, qu’elle essuyait ensuite dans un linge, et qu’elle étalait enfin dans un plat légèrement huilé allant au four.

Elle préparait, auparavant, de la viande hachée, mélangée à des oignons finement coupés, un peu d’ail, du persil, du sel, du cumin, un ou deux oeuf pour lier le tout et des pignons…

Elle mettait une couche de matza, étalait une bonne couche de viande, ajoutait une matsa, à nouveau de la viande et ainsi de suite, trouant, avec une fourchette, les diverses couches pour les aérer et les rendre moelleuses. Elle badigeonnait à la fourchette (qui connaissait les pinceaux !) la matsa supérieure de jaune d’œuf afin de lui donner une belle couleur dorée. Elle enfournait et peu de temps après c’état prêt.

Cette besogne, je l’ai dit, elle l’accomplissait midi et soir en plus des autres plats, dont du riz car chez les Juifs égyptiens (comme chez beaucoup de Sépharades), le riz est permis. Sans riz, il n’y a pas de repas. Le riz est présent tous les jours sur la table sépharade. Tous les jours. C’est l’accompagnement type et sans riz on estime n’avoir pas mangé.

 

Pour la ramollir un peu, mon père, zikhrono livrakha, fasait tremper sa matza dans un verre d’eau. Il devait avoir le palais délicat.

 

Le matin, ma mère se levait dès potron minet pour nous préparer le petit déjeuner. Elle humidifiait de la matsa qu’elle mélangeait avec du fromage râpé ou avec du miel, en faisait des boulettes qu’elle saisissait dans de l’huile bouillante. Je crois qu’elle appelait ceci des boumuelos mais on me dit que ma mémoire fait défaut. Ce n’est pas grave. Pour moi ce sont et cela restera mes boumeolos.

 

A Pessah, je prépare immanquablement, une mina pour le premier Seder. Une manière pour moi d’avoir, par le souvenir, mes parents attablés avec nous. Au début, mes filles ne raffolaient pas de ce plat que je réalisais deux ou trois fois durant la Pâque ! Encore disaient-elles ! Aujourd’hui, tant elles que nos petits-enfants ne conçoivent pas un seder sans la mina héritée de ma mère. J’ai tente une fois les boumuelos. Sans doute ai-je raté un geste maternel  car mes filles n’ont pas apprécié.

 

Nous faisions aussi de la confiture de noix de coco. Simple à faire pour qui connait la recette ! Je me souviens avoir, dans les années 1970, appelé la sœur de ma mère à Melbourne, en Australie, pour la lui demander.
Parfois, je la prépare. J’ai été très heureux, cette année, lorsque mes filles et mes petits-enfants m’ont dit que c’était bon. Peut-être étaient-elles simplement polies car elles savaient que c’était un peu un fil qui les reliant au passé, à leur grand-mère, à leur arrière grand-mère qu’elles ne connaitraient jamais que par cuisine interposée.

 

Ces convives invisibles sont toujours présents.

 

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