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Moïse Rahmani

Etre juif aujourd'hui (27 avril 2005)

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Etre Juif aujourd’hui

Le rabbin Dahan de la Synagogue Beth Hillel, de Bruxelles, m'avait fait l’amitié, il y a quelques mois, de me demander un texte pour Shofar, la revue du Mouvement Libéral, sur « Etre Juif aujourd’hui ».
Qui étais-je pour avoir l’honneur d’en parler moi, un Juif de Kippour car, bien que je considère la synagogue comme étant mon havre, je la fréquente peu, me contentant, hélas, de n’y aller que pour les fêtes, pour une haskara, pour une célébration joyeuse.
Mais tentons néanmoins l’expérience.
Etre juif à mon sens c'est, lorsque je me sens perdu, perplexe, désemparé, mes pas me guident, tout naturellement, vers elle, cette autre maison que nous avons tous dans presque toutes les localités du monde : la synagogue.
De suite, je me sens rasséréné, en sécurité. Je fais partie du minyan et cela m'apaise. Même si je ne prie pas, même si mon esprit vagabonde à la recherche de souvenirs tournant autour de l'oratoire de mon enfance, se dirigeant vers ceux qui ne sont plus.

D'abord, qui est Juif ? Plusieurs répliques s’imposent : est juif celui dont la mère est juive nous enseigne la halakha.

Est juif celui qui a opté pour le judaïsme en se convertissant. Il s'engage à pratiquer les mitsvot et nul n’a le droit de lui rappeler son état précédent. Combien, hélas, l’oublient ! Le roi David ne descend-il pas de Ruth la Moabite ? Le Machia’h serait-il pas de sa lignée ?
Est juif, disait aussi Sartre, celui que les autres considèrent comme juif.
Est juif enfin celui qui se sent juif.
Etre juif aujourd’hui ! Maintes réponses peuvent donc être données à cette interrogation sans cesse répétée : religieuses, traditionnelles, historiques, culturelles, métaphysiques, philosophiques … mais, en ce qui me concerne, la question mérite d’être autrement posée. Pourquoi suis-je encore juif ? En répondant à cette question, je clos la première tout en développant ma recherche.
Je demeure juif parce que mes parents l’étaient. Réponse facile, mais, en même temps si compliquée. Ce n’était guère aisé pour les miens, vivant en terre d’islam, de demeurer juifs. Tâche encore plus ardue pour mes aïeux. Lorsque quelqu’un leur crachait à la figure, ils s’essuyaient le visage d’un air las, soupirant : "il pleut" . Aujourd’hui, si un inconscient ose me traiter de sale Juif, je suis capable du pire car, à travers cette insulte, c’est tout mon passé, toute la lignée qui m’a précédée, connue ou inconnue, qu’il invective.
Et les autres, tous mes frères depuis la nuit des temps. Il injurie ceux qui ne purent ou n’osèrent pas protester et je dois m’en faire le champion. Il est si facile pour moi maintenant d’en être fier et de revendiquer, haut et fort, ma judéité.
Je demeure juif, de plus en plus intensément en prenant de l’âge. Les rabbins, les philosophes vous parleront, à juste titre, des beautés du judaïsme. Et c’est vrai qu’il est beau. De ses richesses. Et c’est vrai qu’il est riche. De sa simplicité. Et c’est vrai qu’il est simple.
Hillel, dont cette synagogue arbore fièrement le nom, n’avait-il pas schématiser à l’extrême notre foi-culture en une phrase lapidaire : « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te fasse ; ceci est la Loi, tout le reste n’est que commentaire
» et il ajoutait – ce que nous avons souvent tendance à oublier, « va et étudie ».
Il faut en effet apprendre pour en savourer les beautés.
Je demeure juif enfin grâce à Israël, le seul pays ironisait, je crois, Herbert Pagani 'zl' où, si quelqu’un me traite de sale Juif, ce serait parce que je ne me serais pas lavé. Deux mille ans durant mes ancêtres, mes parents, ont rêvé de cette terre qui était la leur, de cette promesse divine faite à notre père Abraham.
Deux mille ans durant, ils eux ont pleuré Israël que je chante aujourd’hui.
Deux mille ans durant, ils ont prié pour Sion, appelant la pluie pour des moissons qu’ils ne cueilleraient pas, oraison que je perpétue encore.
Vingt siècles ne se gomment pas ainsi.
Et aujourd’hui, comme depuis ce 15 mai 1948, Israël est en danger et je tremble pour lui. Je pleure ses morts et me réjouis de ces victoires.
Etre juif, c'est vivre son espérance et pleurer sa peine. Israël nous a donné, pour la première fois, la fierté d’être totalement ce que nous sommes. Si être juif fut toujours un honneur, il l’est doublement aujourd’hui. Je n’ai plus cette peur qui fouaillait les entrailles de mes parents car j’ai un refuge, un havre, un sanctuaire. Cela me renforce, cela fait ma fierté, cela modèle ma vie.
Alors qu’est-ce être et demeurer juif ? C’est se baisser pour être à l’écoute de l’autre. C’est le respecter. C’est être son égal afin qu’il soit le sien. Un seul Etre ne nous a-t-il pas créé ? Etre le peuple élu n’implique aucune supériorité mais uniquement des devoirs. Envers les autres, envers nous-mêmes. Peut-être, me questionnerez-vous, envers D.ieu aussi ? Certes mais d’abord envers l’homme car, qui le respecte honore le Créateur. N’est-il pas écrit : « D.ieu pardonne les pêchés qui lui sont faits mais n’absout pas ceux qui sont faits à l’homme »?
Etre juif et le demeurer c’est essayer de montrer l’exemple. Cela fait partie de notre élection-devoir. « Tu seras un phare pour les nations » a dit l’Eternel. En s’adressant à Israël, c’est à chacun de nous qu’Il s’adresse. Si nous ne sommes pas une nation de prêtres comme le souhaite le Tout-Puissant, tentons au moins d’être un modèle.
Etre juif et le demeurer c’est partager un même destin, faire partie d’une même communauté.
Je me souviens des quelques paroles prononcées vers 1975, le soir de la Neila, par le Grand Rabbin du Luxembourg, le Dr Emmanuel Bulz 'zl', qui, par son seul exemple, me montra le chemin. Il comparait la Communauté à un feu, dans une cheminée. Retirez un sarment et mettez le sur le côté. Il semble briller aussi intensément que le reste mais, petit à petit, perd de son lustre, s’éteint, disparaît à jamais. Le reste des branches continue à luire. Celui qui se détache de sa communauté peut resplendir parfois mais ce sera éphémère. La communauté, dans son ensemble, continuera à éclairer.
Etre juif et le demeurer c'est faire le bien de sa cité comme l'enseignent nos Sages. Etre un citoyen respectueux et impliqué dans sa ville et dans sa communauté.
Etre juif et le demeurer c’est transmettre nos traditions, notre culture, notre foi, afin que cette chaîne, renforcée par les ans, croît encore. C'est tenter d'en être le maillon fort et non le faible car, sans transmission nous brisons cette attache et les deux millénaires de souffrances de ceux qui nous ont précédés auront été vains. Et cela je le refuse pour moi en espérant très fort que mes enfants, et les enfants de mes enfants et les enfants des enfants de mes enfants continuent ce lien.
Finalement, être juif et le demeurer, c’est faire sienne cette maxime de nos Pères : "nul ne te demande de terminer l’ouvrage, mais tu ne dois point t’y dérober". Faire ce que je crois devoir être réalisé, sans en attendre de récompense est une joie chaque jour renouvelée. Je ne me vois pas, ni ne souhaite me voir autrement.
Après avoir couché ces lignes, je reviens à cette formulation du départ : qui est juif ? On prête à Shimon Peres cette réponse lapidaire : est juif celui dont le petit-fils sera encore juif. Puisse-je être enfin juif !

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