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Moïse Rahmani

La mémoire sélective (6 décembre 2006)

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La mémoire sélective

Aussi loin que remonte ma mémoire, un nom revient en tête de ceux des intimes de mes parents : Georges.
En Egypte, en ces temps-là, Chrétiens, Juifs et Musulmans cohabitaient harmonieusement, fréquentaient les mêmes clubs, vivaient au rythme des fêtes de tous. Nous échangions nos vœux avec nos amis d’autres confessions, partagions les repas qui coupaient le Ramadan, nous recevions le cheikh ou le pope venus passer l’encens dans les maisons tout comme nos amis Chrétiens et Juifs recevaient le rabbin venus bénir leur maison. Je me souviens que ma mère zl et tous leurs amis juifs, prenaient du plaisir à accompagner leurs amis chrétiens pour la messe de minuit. Toute la bande d’amis participait au réveillon.Tout le monde se congratulait pour Rosh Hashana, Noël et le Eid el Kebir signalant la fin du Ramadan à grands coups de « que tu sois en bonne santé toute l’année ». Et tous réunis nous fêtions Sham el Nissim, le sacre du printemps, cette magnifique fête païenne qui remontait à l’Egypte pharaonique. C’était le temps béni où un homme était un homme et une livre était une livre. Un temps que je pleure, encore aujourd’hui.

Georges qui me faisait sauter sur ces genoux – à cette époque j’avais 3, 4 ans et j’étais bien plus svelte que maintenant – était un homme sage, un homme bon. Avocat de métier, bon vivant, joyeux drille, boute-en-train, son nom faisait penser au voyage, à l’aventure, aux Trois Mousquetaires. Il s’appelait Masrafian et était Arménien. (J’ai cru, à un moment que d’Artagnan devait être un vague cousin de Georges, un Arménien lui aussi).
J’avais à l’école des petits camarades de toutes les origines dont quelques-uns avaient le nom qui se terminait en ian et, bien sur, et nul ne voyait de différences entre nous ;

Arméniens et Juifs avaient de nombreux points communs : nous avions perdu notre patrie ; nous étions considérés comme étrangers dans nos pays de naissance même si nous y habitions depuis des temps immémoriaux, nous avions été, durant des siècles, des dhimmis, des citoyens de seconde catégorie, taillables et corvéables à merci.
Ce qui séparait Arméniens et Juifs étaient la religion… et la rivalité commerciale.

J’ignorais alors – mes parents voulaient me protéger – le génocide qui avait annihilé six millions des nôtres.. Je crois que la question de la Shoah est venue à la lumière à la capture d’Eichmann. Jeune, j’avais vécu cette arrestation comme un haut fait d’armes alors qu’il s’agissait de simple justice. J’ignorais alors les premiers génocides industriels – excusez la monstruosité du terme – étaient celui des Arméniens et, ne l’oublions pas, des Syriaques.
Je me souviens avoir voulu en faire un sujet de conférence à l’école que je fréquentais, en Suisse, et mon professeurs me l’avait interdit car « il n’y avait suffisamment de recul ! » Pas de recul ! Quel recul faut-il avoir pour parler de génocides !

Un livre, écrit en 1933 par un Juif autrichien, Franz Werfel m’éclaira sur la question. Werfel apprend le drame du peuple Arméniens. En 1929, lors d'un séjour en Syrie, il voit de ses propres yeux l'inanition, des enfants de réfugiés arméniens, mutilés et malades, travaillant aux métiers à tisser. Il en est profondément choqué et il publie le roman le plus célèbre du drame des Arméniens jamais écrits à ce jour : les Quarante jours de Musa Dagh.

Un autre Juif, l’Ambassadeur des Etats-Unis auprès de la Sublime Porte à Constantinople Henry Morganthau, s’emploie à contacter personnellement les chefs du Comité Union et Progrès, « Jeunes Turcs » comme Enver, Djemal et Talaat, les appelant à faire cesser les déportations et l'extermination de la population arménienne de Turquie.

En 1916 il retourne en Amérique où il consacre ses efforts au rassemblement de fonds pour des survivants Arméniens. En 1918 il organise des conférences sur l'extermination des Arméniens et publie son livre de mémoires «Ambassador Morgenthau's Story». Avant l’entrée en guerre des Etats-Unis ce livre est censuré. Il avait titré le chapitre sur les Arméniens "le Meurtre d'une Nation" et analysé la manière dont le génocide a été mené à celle préconisée par les conseillers allemands.

Certes tous les Turcs ne furent pas des monstres. Nombreux furent ceux qui sauvèrent des Arméniens, notamment des enfants, et qui méritent le titre de "Juste parmi les Nations".
C’est à l’honneur des miens de noter que les premiers qui se sont penchés sur ce drame furent Juifs.
L’Holocauste n’avait pas commencé mais ils ne pouvaient rester silencieux devant l’inhumanité. Georg Christoh Lichtenberg disait : "Là où la modération est une erreur, l'indifférence est un crime" tandis que Martin Luther King ajoute : "Ce qui m'effraie, ce n'est pas l'oppression des méchants ; c'est l'indifférence des bons".
Il n’est permis à personne d’être indifférent.

On croit, à tort, que le massacre des Arméniens a commencé en 1915. Il a débuté déjà à la fin du dix-neuvième siècle et s’est amplifié, avec l’aide de l’Allemagne, alliée de la Turquie et la passivité des Occidentaux

Et pourtant tout était écrit. Comme dans Mein Kamp. Je ne me rappelle plus quel vizir affirmait : il n’y aura plus de problème arménien lorsqu’il n’y aura plus d’Arméniens et Talaat Pacha (ministre de l'intérieur) envoyait un télégramme codé aux cellules du parti des Jeunes Turcs : "Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici." Ca ne vous rappelle rien ? Wansee ? Les Tutsis ?

Alors génocide ou pas ? La question ne se pose même pas. Comment le nier, comment l’occulter, comment le taire ! Comment SE taire ?

Arméniens et Juifs, rejoints par les Tutsis (l’homme n’apprend décidément pas !) ont une souffrance commune : celle d’avoir été massacrés non pour ce qu’ils firent mais ce qu’ils sont !
Arméniens et Juifs ont, chevillé au corps, l’espoir. L’espoir de jours meilleurs et la pièce de théâtre de Caroline Safarian, Papiers d’Arménie, en est un exemple. Le dialogue entre les enfants des bourreaux et des victimes est éloquent.

Nos frères en détresse, les Arméniens, entendent que leur génocide soit enfin reconnu par les descendants des auteurs de ce crime monstrueux. Cela grandirait la Turquie de reconnaître sa culpabilité et non de la nier.
Cela grandirait la Turquie de dire « oui, le pouvoir ottoman et les Jeunes Turcs ont commis l’innommable. Ils ont tué, sans raison, des hommes, des femmes et des enfants ». Nier ce génocide ou – cela a été dit – que les Arméniens ont organisé un génocide contre les Turcs et en ont tué près de cinq cent mille – est monstrueux.

Un politicien belge interpellé à la chambre par notre amie Viviane Teitelbaum pour avoir apposé sa signature sur une pétition niant le génocide arménien et demandant le démantèlement du monument élevé à la mémoire de ce million et demi de morts a refusé de répondre à la question posée. C’était hier, c’était le 24 novembre 2006. Interrogé par son chef de parti, Emir Kir, prétexte avoir oublié... C’est fou ce que la mémoire, parfois, souvent, devient sélective.

Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs pleure Baudelaire. Ici, le million et demi de morts arméniens n’a pas de sépulture et, en niant ou en occultant leur drame, on continue à les tuer une seconde fois.

Nous sommes le peuple de la mémoire et nous vouons de la gratitude envers les Turcs qui ont accueilli nos aïeux lors de l’Expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Gratitude et amitié. Et c’est au nom de cette amitié que je demande aux enfants et petits-enfants de ceux qui ont tué : faites justice. Faites justice et repentance. Vous n’êtes pas responsable des crimes commis il y a un siècle mais, si vous ne reconnaissez pas la culpabilité de vos dirigeants d’alors, vous vous en rendez complice aujourd’hui.

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