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Moïse Rahmani

Lucette Lagnado, “The Man in the White Sharkskin Suit”, par Clément Dassa

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Note de lecture rédigée par

Clément DASSA

Lucette Lagnado, “The Man in the White Sharkskin Suit” (2007). New York: Ecco, Harper Collins Publishers, 340p.

Lucette Lagnado est née au Caire en 1956, peu de temps avant la guerre de Suez. Elle a sept ans lorsque sa famille quitte l’Égypte, « pour immigration définitive et sans retour » – selon la formule concoctée par les fonctionnaires de Nasser. Jetés sans le sou comme des dizaines de milliers d’autres Juifs, les Lagnado se retrouvent temporairement à Paris en attente d’être recasés dans un pays d’accueil.

Le « Titre d’identité et de voyage » que la Préfecture de Paris délivre à son père vers la fin de 1963 à sa sortie de France vers les États-Unis porte le numéro 12480, celui qui me fût délivré dans les mêmes circonstances porte le numéro 12618. J’ai quitté la France après eux mais je suis arrivé avant eux à l’Hôtel Violet du Faubourg Poissonnières, un hôtel minable qui faisait de belles affaires avec les agences d’aide aux réfugiés juifs. J’ai subsisté avec la même bouffe dégueulasse de la cantine pour destitués de la rue Richer et j’ai subi la même indifférence paperassière de la HIAS. En bref, les Lagnado comme les Dassa d’Égypte et tant d’autres ont été volés par les Égyptiens, humiliés en France et ailleurs et puis allègrement oubliés par le monde entier.

Aussi la lecture de ce très beau livre m’a plongé dans un vague à l’âme authentiquement ladino, le « scarinio » aurait dit ma grand-mère espagnole. Cette tristesse mêlée d’empathie a duré tout le temps que j’ai passé avec Lucette et sa famille à suivre leur pérégrinations de la rue Maleka Nazli au Caire, les rebondissements de leur vie en Égypte où le bonheur était pétri de drames, jusqu’à leur vie à New York, le tout superbement raconté par la jeune Lucette devenue journaliste d’élite au Wall Street Journal. Tout y est, les promenades sur la corniche du Nil, les gâteaux d’anniversaire de Groppi, les maladies mystérieuses et les médecins d’Égypte sans oublier les misères qu’on élide, qu’on pasteurise avec le temps : les trahisons et les déboires familiaux qui semblent être une constante universelle... Le tout raconté avec maîtrise, une touche d’humour et surtout, et c’est pourquoi j’ai été si touché, avec dignité.

Lucette Lagnado a réussi le tour de force de nous raconter son père, avec aplomb et une immense tendresse bien pudique. Léon était d’origine syrienne mais parlait l’anglais avec un accent britannique. Boulevardier élégant, il portait de magnifiques costumes blancs faits de ce tissu incroyablement brillant dit « peau de requin » ou « Sharkskin Suit ». Bel homme et de grande taille, il savait vivre et laisser vivre mais pour lui la religion n’était pas une option ou un passe-temps, c’était son âme même. Le livre est construit de façon classique en deux parties : Le Capitaine, le surnom de Léon, ses années de gloire et d’épreuves suite à un grave accident qui le laissera boiteux et physiquement diminué, puis l’Éxil, la saga bien documentée – en bonne journaliste, l’auteur s’est procuré les dossiers de sa famille auprès des archives des agences juives. On y voit à quel point le monde a ignoré ce deuxième exode de près de 900 000 Juifs des pays arabes, et comment ces réfugiés oubliés n’ont eu qu’une seule piste pour récupérer leur dignité bafouée par tous : garder le silence sinon oublier, se battre et refaire leur vie ailleurs.

Mais la douleur est là cachée, longtemps occultée et il est grand temps que des auteurs talentueux comme Lucette Lagnado nous disent à la première personne nos pertes, nos douleurs nos espoirs et finalement nos triomphes. Oui, notre triomphe, nous, nous n’avons pas posé de bombes, nous n’avons pas tué des innocents nous n’avons pas transformé notre état de réfugié en substrat de haine permanente. Nous avons refait nos vies et avons transmis à nos enfants la douceur de l’eau de rose et la force du granit rose de notre pays natal. Lucette Lagnado en est la preuve. Comme elle, nous sommes même prêts à pardonner. J’ajouterais, et c’est mon point de vue personnel, à condition que l’Égypte reconnaisse les injustices qu’elle nous a infligées… mais cette reconnaissance n’est pas pour demain. En attendant, il est minuit moins cinq, nous, les Juifs d’Égypte devons « sortir » nos histoires, pas seulement en historiographes méticuleux mais aussi et surtout en racontant nos héros, comme Le Capitaine. Lucette Lagnado a réussi ce coup de cœur aussi je lui dis, et qu’elle pardonne ma familiarité : Bravo ya Loulou enti shatra – Loulou tu es une « brave »!

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