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Moïse Rahmani

Le Maghreb sous la croix gammée par Véronique Chemla

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Le Maghreb sous la croix gammée » de Bill Cran et Karin Davison


La chaîne franco-allemande Arte a diffuse le 6 juin 2010 le documentaire allemand Le Maghreb sous la croix gammée de Bill Cran et Karin Davison. Menée par Robert Satloff, cette « enquête historique » du Proche-Orient en France et aux Etats-Unis « rend justice aux "Justes" oubliés du monde arabe ». Ce film intéressant montre aussi les persécutions antisémites visant les juifs d’Afrique du Nord, en particulier le travail forcé dans des camps et la déportation en Europe. Comme le livre dont il s’inspire, il souffre cependant de lacunes historiques importantes. (on peut le voir au http://www.dailymotion.com/video/xdjsc8_reportage-le-maghreb-sous-la-croix_webcam -)

 

 

Le 11 septembre 2001, Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy (WINEP) un think tank (institut de recherche) expert en politique étrangère et sur le Moyen-Orient, et juif américain, avait rendez-vous au Rockfeller Center.

 

D’une des fenêtres de cet immeuble, il a vu les attentats islamistes contre les Twin Towers, la fumée, les cendres. « Très vite, les images d’Auschwitz se sont superposées » dans son esprit, « la fumée, les cendres ».

 

Robert Satloff s’interroge sur la glorification, le déni et la « relativisation » de la Shoah dans les mondes musulman et arabe. « Pour combattre l’ignorance, il amorce un dialogue avec des Arabes pour les sensibiliser à la Shoah. Comment s’y prendre ? Le problème est qu’il s’agit d’une histoire éloignée : des fascistes européens ont tué des juifs européens ».

 

C’est par une question que Robert Satloff répond : « Y a-t-il eu des Justes arabes ? »

 

A la recherche d’un « Oscar Schindler arabe »

 

Vingt mille Justes parmi les Nations sont recensés par Mémorial Yad Vashem à Jérusalem, dont environ 60 sont musulmans (des Bosniaques et Albanais, un Turc).

 

Pourquoi aucun nom arabe ne figure-t-il dans cette liste des Justes ? Cette question taraude Robert Satloff qui, avec équipe de documentaristes, de journalistes et de chercheurs dans 11 pays, part en quête d’« Arabes ayant sauvé des Juifs » en ayant la conviction que s’il existe « un Oscar Schindler Arabe, peut-être les Arabes auraient-ils une autre approche de l’Holocauste ? »

 

Au terme de cinq ans de recherches, Robert Satloff, qui a vécu dans le royaume chérifien lorsque cinq attentats islamistes ont visé majoritairement des cibles juives à Casablanca, publie en 2007 le livre Among the Righteous, Lost stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands (Parmi les Justes).

 

Un ouvrage évoquant les persécutions des juifs d’Afrique du Nord – protectorats français du Maroc et de Tunisie, départements français d’Algérie - lors de la Seconde Guerre mondiale et le comportement des Arabes dans ces pays : de la collaboration avec les Nazis à la protection de juifs persécutés, via l’indifférence. Un livre qui espère amorcer un nouveau dialogue entre juifs et Arabes.

 

Composé d’interviews de témoins et d’historiens, ainsi que de visites sur les lieux mêmes de camps de travail forcé et de caches de juifs, ce documentaire en est largement inspiré en se focalisant sur ces trois seuls pays ; l’histoire des juifs de Lybie fait l’objet d’une allusion (camp de Giado) et celle d’Egypte ignorée.

 

Plus de 100 camps de concentration

 

   

« La plupart des camps de concentration au Maroc ne furent pas construits par les Nazis. Avant l’occupation du Maghreb par les Allemands, le régime de Vichy avait installé plusieurs dizaines au Maroc et en Algérie. Les fascistes italiens construisirent eux aussi des camps, comme le terrible camp de Giado en Libye où plus de juifs furent tués que partout ailleurs en Afrique du Nord... Plus d’une centaine de camps » ont été édifiés dans les pays arabes. A deux reprises, le film de Michael Curtis Casablanca (1942) fait allusion aux camps de concentration au Maroc.

 

« Un vrai réseau de camps traverse le Sahara. Les détenus sont essentiellement des juifs d’Europe centrale réfugiés pour échapper aux nazis et déportés là ». Un film de propagande montre ces travailleurs forcés construire une voie de chemin de fer.

 

Les « camps du désert ont été parmi les pires de la Seconde Guerre mondiale ». Ils étaient « dirigés de main de fer » et leurs « gardiens étaient indifférents au sort des prisonniers », constate l’historien de la Shoah, Sir Martin Gilbert.

 

Le commandant du camp accueillait ainsi les nouveaux internés : « Vous êtes tous venus pour mourir. Mon travail est de faire en sorte que vous mouriez tous ici et je fais bien mon travail ». Les travailleurs forcés mouraient de faim, de torture, de dysenterie, de choléra, de piqures de scorpion et de serpent…

 

A la différence du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie a été occupée par les Nazis de novembre 1942 à mai 1943. Là, le SS colonel Walter Rauff, « un des inventeurs des camions à gaz en Europe de l’Est », organisa la rafle des juifs priant à la synagogue de Tunis, le 9 décembre 2002. Direction : les camps de travail forcé.

 

Si certains Arabes sont indifférents devant les persécutions des juifs, deux Tunisiens se souviennent d’Arabes disant « Jüden, vous allez être égorgés » ou « Tape avec la pelle, Shalom ! Shalom signifie juif ». D’autres Tunisiens s’engagent dans l’armée allemande ou sont recrutés pour garder les camps d’internement de juifs.

 

De rares Justes parmi les nations arabes

 

Le documentaire se focalise sur trois musulmans ayant sauvé des juifs.  En 1943, plusieurs dizaines de juifs parviennent à s’échapper d’un de ces camps et sont cachés par un fonctionnaire retraité, Si Ali Sakkat. Joseph Nacache échappe à une rafle grâce à Hamza Abdul Jalil, propriétaire d’un hammam, qui le prévient. Avec simplicité, le fils de ce sauveur explique le geste de son père : « Juif, ou chrétien ou musulman, c’est un humain ». Les familles Boukris et Uzan sont cachées à Mahdia (Tunisie) dans une propriété de l’architecte Khaled Abu Warab.

 

En Algérie, « des décrets musulmans interdisent aux musulmans d’administrer les propriétés confisquées aux juifs ». Ils seront respectés.

 

Pourquoi cette histoire d’Ali Sakat est-elle tombée dans l’oubli ? Pour des raisons politiques : il est « dangereux d’avoir aidé des juifs dans de nombreux pays arabes ». La famille Sakat serait-elle favorable à la pose d’une plaque rendant hommage à l’acte salvateur ? Un peu gêné, le petit-fils prévoit que certains seront pour, d’autres contre : « Beaucoup de Tunisiens ont de la sympathie pour le peuple palestinien quand ils le voient souffrir ».

 

Une histoire tragique méconnue

 

On peut regretter et s’étonner que le travail remarquable accompli par Robert Satloff – enregistrements vidéo des souvenirs des témoins – n’ait pas été réalisé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

 

Certes, il faut rendre un hommage aux Justes musulmans. Rechercher un « Oscar Schindler » Arabe ? C’est étrange : cet industriel allemand était ambigu ; il n’est pas Aristides de Sousa Mendes, consul général du Portugal à Bordeaux. Et c’est ignorer la distinction entre Arabe et Amazigh (Berbère).

 

Des questions demeurent : quels étaient les liens entre Khaled Abu Warab et les officiers nazis ? Des relations d’affaires ?

 

On voit une photo inédite où Français et Algériens font le salut nazi. Mais les liens entre nationalistes arabes et nazis ainsi que la fascination de masses arabes pour le Führer Hitler sont souvent minorés ou occultés. Il aurait aussi été utile de rappeler l’engagement de 150 000 à 300 000 musulmans dans les rangs des forces de l’Axe, la réception favorable de la propagande nazie dans le monde arabe.

 

Sur l’application en Afrique du Nord des statuts des juifs du régime de Vichy, ce documentaire demeure souvent trop vague. Ainsi, il allègue : « Malgré les pressions de Vichy, Mohammed V au Maroc réussit à protéger les juifs marocains ». Cependant, la caméra s’attarde sur un journal marocain évoquant les discriminations visant les juifs français, étrangers et marocains édictées au Maroc par quatre dahirs (décrets royaux). Pourquoi ne pas citer et montrer ces dahirs marocains et les décrets beylicaux tunisiens antisémites ? Pourquoi ne voit-on pas Robert Satloff consulter les archives des protectorats français à Nantes (France) ? Pour ne pas écorner les mythes de la protection de souverains musulmans ?

 

De plus, quels sont les droits et les statuts en France de ces travailleurs forcés, juifs et non juifs ? Les sites des camps semblent délabrés, en voie d’effacement. Signe du désintérêt ou du refoulement des dirigeants de ces pays pour ce pan de leur histoire ? Souci de cacher « que la Shoah n’est pas qu’une affaire européenne ayant visé les seuls juifs européens ». Alors que les camps en France font l’objet d’attention, ceux d’Afrique du Nord risquent de disparaître sans volonté des politiques et des responsables communautaires.

 

Quant à la tragédie de Joseph Scemla et ses deux fils, Gilbert et Jean, guillotinés en Allemagne, apèrs avoir été dénoncés par le Tunisien Hassen ben Hamouda El Ferdjani, qui voulait s’emparer de leurs biens. Ce dernier a certes été condamné à mort à la Libération. Mais sa peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité. Et, ce traître cupide a été libéré peu après l’indépendance de la Tunisie, après avoir purgé seulement dix ans de prison. Et non les 14 ans indiqués dans le film.

 

Si ce film évoque la vie difficile des juifs sous joug musulman, il ne nomme pas la dhimmitude, ce statut inférieur, cruel et déshumanisant des non-musulmans en « terre d’islam » induit par le jihad. Et Robert Satloff ajoute, sans preuve : « Il est sûr qu’au cours des derniers millénaires, si on est juif, il valait mieux naître dans un pays musulman que dans un pays chrétien ». Rappelons que si l’histoire juive remonte à plus de cinq mille ans, Mahomet, prophète de l’islam est né en 570 après Jésus-Christ, et l’islam a donc moins de 1 500 ans.

 

Les images de cette synagogue vide à Mahdia sur laquelle veille pieusement le dernier juif, de ces vestiges de communautés juives jadis nombreuses sont bouleversantes. L’exode oublié – départ généralement contraint de près d’un million de juifs des pays arabes, d’Iran et de Turquie des années 1940 aux années 1970 – est attribué en partie à la « fondation » de l’Etat d’Israël. Mais d’une part, il s’agit de sa recréation, et surtout cet exode est causé par le refus de ces pays, et pas seulement des nationalistes arabes, de l’Etat juif en Eretz Israel.

 

Curieusement, ce film occulte les similarités entre le processus de discriminations, de marginalisation, d’exclusion des nazis ou du régime de Vichy et celui de cet exode.

 

Etrangement, Robert Satloff parle aux Israéliens, le président Shimon Peres et le ministre Sylvain Shalom, sans souligner le rôle du grand mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini dans la Shoah ni les menaces de destruction du Yichouv (ensemble des juifs vivant dans la Palestine mandataire, en Eretz Israël).

 

Robert Satloff espère que nommer des Justes Arabes constitue « un premier jalon pour un nouveau dialogue entre juifs et Arabes »

 

Ce film prouve que relater une Shoah arabiquement ou islamiquement correcte , que ne pas dire toute l’histoire, avec ses pans plus ou moins sombres, induit les mêmes dérapages et amalgames anti-israéliens – scène du musulman quittant la réunion débattant du film - que lors de la conférence de lancement du projet Aladin.

 

« Certains Arabes ont fait des choix personnels, pour le meilleur et pour le pire. Même à l’époque des nazis, ils ont fait un choix… Jusqu’à présent, la Shoah a toujours été vue du côté des juifs européens. Les souffrances des juifs européens ont occulté celles des communautés d’Afrique du Nord », conclut Robert Satloff.

 

Bizarrement, aucune photo de ces Arabes tunisiens au comportement louable ou des témoins juifs ne figure parmi les visuels libres de droits pour la presse.


 

Diffusions le 2 juin 2010 à 21 h 25 et le 6 juin 2010 à 5 h

52 minutes

 

Robert Satloff, Among the Righteous, Lost stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands. Public Affairs, 2007. 251 pages. ISBN : 1586483994

 


Véronique Chemla

 

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