Postface
Le lecteur se
demandera, sans doute, ce qui m’a poussé à m’impliquer dans ce récit ?
Qu’est-ce qui m’a pris de consentir à occuper cette place et de soutenir,
sans bénéfice de jouissance, le désir d’un autre ?
Notre rencontre
n’aurait jamais dû avoir lieu et restait de l’ordre de l’improbable. Nous sommes
de culture et de milieu différents et pourtant l’inattendu s’est produit. Est-ce
que le fait de désirer fortement une chose finit par la faire advenir?
Avant de
rencontrer Alberto, la question des camps était importante pour moi. Des
souvenirs longtemps enfouis refaisaient surface, des morceaux forclos de mon
passé faisaient leur apparition. Il était question de l’emprisonnement de mon
père en 43-44, de la menace de déportation de notre village…J’ai commencé une
psychanalyse pour tenter de démêler ce désarroi issus d’un ailleurs que
j’ignorais. Et plus tard, lors de ma formation de psychanalyste, j’ai
choisi « les camps de concentration » comme sujet
d’étude.
J’aurais tant
aimé rencontrer quelqu’un pour me parler des camps, savoir ce qui s’était passé.
Je confiai ce désir à ma collègue de travail.
Quelques mois
plus tard, elle rencontra Alberto dans le tram à Bruxelles. Elle lui parla de ma
recherche. Touché par la démarche, il lui communiqua ses coordonnées. Il me dira
plus tard qu’il vint amusé au rendez vous, persuadé que j’étais l’un de ces
nombreux curieux, peu intéressés par le sujet. Il changea d’avis car il se
rendit compte que ma recherche était sincère, que je voulais savoir et que
j’étais prêt à l’écouter.
De par mes
nombreuses lectures, les survivants des camps m’apparaissaient comme les
détenteurs d’un savoir, d’une connaissance profonde sur l’homme. Charlotte
Delbo, l’une des rescapées, soulignait cet aspect lorsqu’elle se demandait
comment vivre dans un monde sans mystère où les visages semblaient se dénuder
devant elle pour laisser apparaître à ses yeux la vérité intime des personnes et
où les livres ne l’intéressaient plus car elle voyait au travers des mots. Qu’a
vu Alberto au travers de mon visage pour qu’il accepte de me parler ?
A-t-il « vu » que j’aurais, peut-être été l’un de ceux qui, dans les
camps, l’aurait secouru, aurait partagé sa soupe et son pain avec lui ?
D’autres
étudiants vinrent trouver Alberto, lors de la préparation de leur mémoire ou de
leur thèse. Mais une fois leur travail terminé, ils repartirent. Pourquoi me
suis-je arrêté au lieu de poursuivre mon chemin et de vivre ma vie comme si rien
ne s’était passé, ignorant le manque et la détresse de l’autre?
Lors de notre
première rencontre, je lui confiai mon origine Rom. Je fus touché par son
attention redoublée, comme si je venais de lui rappeler une chose
importante.
Alberto
définira cette rencontre comme « un coup de foudre » et pour ma part
j’avais le sentiment que quelque chose avait commencé qui ne s’arrêterait plus.
Nous fîmes le voyage à Auschwitz. Au retour j’avais changé car j’avais découvert
des choses bouleversantes. Plus rien ne serait pareil. Notre relation se
transforma, nous pourrions nommer cela amitié, affection, estime réciproque,
complicité…
Dans son esprit
notre voyage avait comme but de me faire découvrir la souffrance de mon peuple
et il me conduisit au bloc 13, celui des tsiganes.
Alberto se
souvenait des tsiganes à Auschwitz qu’il appelait ses « compagnons de
souffrance ». Les nazis les traitaient de la pire des manières, ils
n’étaient même pas sélectionnés pour le travail mais étaient tous gazés.
Des centaines
de milliers de Rom furent délibérément exterminés non pas pour ce qu’ils
auraient fait, mais pour ce qu’ils étaient.
Nous n’avions
rien fait de mal, notre peuple vivait sa vie de toujours.
Ce passé
douloureux qui n’a pas été pris en compte, resta dans la sphère de
l’indifférence collective. Pourquoi ? Les victimes Rom sont-elles moins
importantes que les autres?
La plupart des
gens ne connaissent pas ce peuple, qui pourtant vit à leur côté mais reste
« invisible ». Car dès qu’il devient visible, il gène du fait qu’il
véhicule une culture, un mode de vie, une langue, qui leur apparaît
étrange et provoque leur peur. L’imaginaire populaire est très fertile et a crée
des préjugés qui font partie à présent de la mentalité commune.
Pourtant, notre
peuple possède des valeurs comme la solidarité, le sens de l’amitié, le
respect de la nature… et par-dessus tout, la sauvegarde de la paix.
Les Rom étant sans
terre, les divers pays où ils se posèrent, leur firent sentir qu’ils
n’étaient pas chez eux. La haine envers la « la diversité dans la
diversité[1] » que nous représentons,
atteint son point culminant avec le régime nazis.
Je ne puis
qu’être reconnaissant à Alberto de m’avoir mis en contact avec la souffrance de
mon peuple. Sa détresse absolue
prit un caractère universel, créant chez lui la capacité d’ouverture à la
détresse collective qu’il s’impose de ne pas oublier.
Je découvris
dans cette souffrance collective, le reflet de mon propre désarroi et pu le
nommer pour la première fois !
L’onde de ce
crime nazi, qui nia l’identité des êtres humains, fera ressentir ses effets
longtemps encore, transmettant des blessures ouvertes, de génération en
génération. Un travail collectif est donc nécessaire pour dénoncer cette
violence aveugle, et y reconnaître une réalité toujours à l’œuvre en l’homme. La
reconnaissance de tous les génocides et de toutes les victimes sans distinction
est indispensable pour que l’humanité ne s’abime pas dans la répétition de
l’horreur.
Alberto m’ayant
aidé à nommer mon désarroi en me conduisant dans ce lieu effroyable dans lequel
« la honte du monde »[2] rejaillissait sur
moi.
C’était à mon
tour de l’aider à essayer de mettre des mots sur son vécu concentrationnaire,
alors même que les nazis s’employèrent à détruire la possibilité de toute
parole.
C’est tout
naturellement, en raison de notre solidarité réciproque et de l’affection qui
nous liait, que j’acceptai d’être son scribe. Ce livre est un signe qu’Alberto
s’est approprié sa parole. Les nazis n’eurent pas raison de lui.
Il était
persuadé que ce livre deviendrait un succès. Pour ma part, je pris conscience de
la complexité de la tâche. L’écriture est difficile pour moi, la page blanche
m’angoisse.
La tâche me
paraissait énorme, il fallait passer du langage parlé à l’écrit. Ce fût possible
grâce à ce lien qui nous unit : beaucoup d’affection, d’estime réciproque.
Il nous fallait rester connecté l’un à l’autre dans une étrange solidarité. Il
nous arriva à plusieurs reprises de nous téléphoner à des moments où l’un
pensait fort à l’autre et désirait lui parler, des coïncidences
mystérieuses où il m’arrivait de me demander, lequel des deux, j’étais.
Lorsque le récit fut terminé, Alberto confirma sa réussite en
disant : »tu écris comme je parle, jamais je n’oublierai ce que tu as
fais pour moi, tu es un frère ». Ces paroles resteront pour moi un bien
précieux.
Présentation : Bosnjak
Stipan, né à Backi Monostor, membre de la communauté Rom de Serbie, marié et
père de 5 enfants. Exerce en tant qu’infirmier-éducateur au centre de
psychiatrie infantile « les Goëlands », à Spy.
Il est
membre correspondant de l’association lacanienne internationale et de
l’Association freudienne belge, lieu de recherche et de formation
continuée.
Remerciements :
A ma
famille
Christine
Leurquin, psychanalyste à Namur
Serge Goffinet,
psychanalyste à Bruxelles
Jacques Roisin,
psychanalyste à Charleroi
Francine Vandy,
psychanalyste à Namur
Jean-Pierre
Lebrun, psychanalyste à Namur
Chantal Lebrun,
infirmière