Préface
de Madame Simone Veil
Présidente d’honneur de la
Fondation
pour la Mémoire de la
Shoah
J’ai été particulièrement émue de découvrir le
récit d’Alberto Israël ; il témoigne en effet d’une grande humanité et
d’une sensibilité profonde. J’ai d’abord été touchée par le portrait qu’il dresse
de la communauté juive de Rhodes où il est né : on peut lire, dans les
souvenirs de son enfance heureuse passée sur cette île coupée du monde, la
nostalgie de l’innocence, commune à ceux qui ont vécu l’enfer. Ces souvenirs
reflètent également la vie d’une communauté aujourd’hui disparue. En effet, en
1944, les Juifs de Rhodes comme ceux de l’île voisine de Cos, de langue et de
culture judéo-espagnoles, ont été presque tous arrêtés par les nazis, envoyés
près d’Athènes à Haydari, puis déportés à Auschwitz. La communauté juive de
Rhodes comptait près de 1700 membres avant la guerre ; il n’y a eu que 151
survivants.
L’itinéraire d’Alberto Israël et celui des Juifs
de Rhodes illustrent ce qu’il y a d’incomparable dans la tragédie de la
Shoah : l’acharnement systématique des nazis à mettre en œuvre « la
solution finale », à exterminer tous les Juifs d’Europe - hommes, femmes,
enfants, vieillards, bébés - où qu’ils se trouvent ; jusqu’aux confins des plus petites îles
de la mer Egée.
Je repense souvent avec tristesse à ces convois
qui sont arrivés au camp pendant l’été 1944, notamment de Corfou, d’Athènes et
de Rhodes. Sur la rampe d’arrivée de Birkenau, à quelques mètres de nous, ils
étaient sélectionnés en un instant. La plupart, surtout les vieillards et les
enfants, ont été envoyés directement vers les chambres à gaz.
D’autres ont dû subir les expérimentations médicales du docteur Mengele. Seul un
petit nombre est entré au camp ; la plupart sont morts d’épuisement.
Je me souviens de quelques déportées grecques que
j’ai rencontrées au camp des femmes. A l’exception de quelques unes qui
parlaient français et parfois allemand, elles étaient très isolées car personne
ne parlait leur langue. Cela rendait leur vie au camp particulièrement
difficile ; car dans ces conditions de souffrance extrême, la plus petite
expression de réconfort, la moindre parole de solidarité permettait de tenir bon
quand le désespoir nous privait de la force nécessaire pour survivre. Dans son
récit, Alberto Israël nous montre d’ailleurs à quel point les compétences
linguistiques étaient déterminantes dans les camps. La rapidité avec laquelle il
apprit l’allemand a, comme il le dit lui-même, contribué à le sauver. Face
aux kapos et aux SS, ne pas comprendre un ordre c’était risquer la
mort.
La voix d’Alberto Israël vient s’ajouter à celles
de tous les anciens déportés qui, inlassablement, témoignent de l’horreur pour
que les millions de morts sans sépulture ne connaissent pas cette deuxième mort
qu’est l’oubli. Témoigner est toujours nécessaire, mais cela n’est jamais
facile. Longtemps, notre parole n’a pas été entendue. Comment les autres
pouvaient-il comprendre ? Qui pourra jamais appréhender l’étendue de
l’horreur que nous avons subie et dont nous avons été les témoins ? Nombre
d’entre nous avons d’abord trouvé refuge dans le silence, nombreux sont ceux
également qui, avec le temps, ont réussi à franchir le pas. C’est le cas
d’Alberto Israël. En publiant ce livre, en parlant dans les écoles, il fait
œuvre de mémoire pour les générations futures.
Par ailleurs, il n’est pas indifférent que ce
livre soit également le fruit d’une rencontre entre un ancien déporté juif et
Stipan Bosjnak, un Rom dont le père a été
emprisonné durant la guerre. Les Tsiganes ont été les victimes trop
longtemps oubliées de la barbarie nazie. Il faut rappeler le sort et les
souffrances de ces dizaines de milliers de personnes qui ont été raflées et
parquées, avant d’être exterminées, comme elles l’ont été à Auschwitz, par
familles entières. Il faut dire les persécutions, l’humiliation et la souffrance
que ce peuple dût endurer car elles traduisent elles-aussi l’ignominie,
l’inhumanité et la folie meurtrière des bourreaux. Cette communauté de destin
nous invite là encore à ne pas laisser la mémoire en
suspens.
Simone
Veil