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NOUVELLES CONSISTORIALES
Juillet 2003
Deux nouveaux livres de Moïse Rahmani
-La Réponse de Noa, aux Editions de l'ISBE, Bruxelles, 2003
-L'Exode oublié, Juifs des pays arabes, aux Editions Raphaël, Paris, 2003
Moïse Rahmani est un cas particulier dans notre communauté. Mémorialiste du monde
sépharade (sa revue Los Muestros, la plus ancienne des revues existantes traitant de cette
culture, est reconnue dans le monde entier. Elle sert de référence, tandis que son site web
www.sefarad.org attire chaque jour plus de deux mille internautes). Il anime également, avec
Rivka Cohen, une émission hebdomadaire depuis 1990 sur les ondes de Radio Judaïca et a fait
connaître, en organisant les cérémonies de Sefarad 92, l'immense épopée de ce monde si riche
d'histoire.
Avant de publier ses deux derniers ouvrages cités ci-dessus, il nous avait déjà gâtés avec
« Rhodes, un pan de notre mémoire » (Ed. Romillat, Paris 2002), « Shalom Bwana, la saga
des Juifs du Congo » (Ed. Romillat, Paris 2002) et « Les Juifs du soleil, portraits de
Sépharades de Belgique » (Ed. Philipson, Bruxelles, 2002).
Il nous a semblé intéressant de l'inteviewer pour nos lecteurs
N.C. : Qu'est ce qui vous a fait courir, Moïse Rahmani ?
M.R. : C'est une vaste question à laquelle je ne pense pas pouvoir apporter une
réponse mais en ébaucher des dizaines.
Je pourrais simplifier en répondant que ma fierté d'être Juif me fait aller de l'avant. IL est
facile, pour moi, d'être juif en Europe en 2003. Il était plus ardu pour mon grand-père et pour
mon père de l'être en terre d'islam (comme, souvent dans le passé, il fut aussi malaisé de le
vivre pour nos frères d'Europe) et, pourtant, Dieu sait combien tous étaient fiers de cet
héritage légué par leurs aïeux. Mais fier ne veut pas dire orgueilleux. La fierté ne vous octroie
pas de droits mais vous crée des devoirs.
Ma génération tire aussi cette immense fierté de la renaissance d'Israël. Je me souviens de ma
première visite dans ce pays avec feu mon père. Pour lui aussi, je crois, il s'agissait d'un
premier voyage. J'avais quatorze ans. Nous logions dans un kibboutz et des vaches paissaient.
Je vois encore les yeux de papa briller en m'affirmant : « tu vois, même les vaches sont
juives ». et, dans cette naïve mais bouleversante affirmation, il y avait tant de fierté, tant de
joie, qu'elle a déteint à jamais sur moi.
Je crois me souvenir qu'en Egypte, du moins, en arabe, le mot « juif » était souvent suivi de
« fils de chien ». Il en avait certainement pâti durant les événements qui suivirent la décision
de partage de l'ONU en 1947 mais il était fier de ses origines.
J'ai appris de mes parents un enseignement fondamental : « nul ne te demande de terminer
l'ouvrage, mais tu ne dois pas t'y dérober » (Pirké Avoth).
En agissant ainsi on devient un « ben adam » ce qui, chez les Sépharades du Moyen Orient a
la même signification qu'être un « mensch » pour leurs frères ashkénazes. Un ben adam c'est
quelqu'un qui peut se regarder sans rougir dans une glace. J'espère n'avoir jamais à rougir en
me voyant.
Et puis je suis Levi. Les Leviim étaient les serviteurs du Temple. Si je ne sers pas
suffisamment la synagogue, j'essaie de servir le judaïsme. Je fais miens l'honneur et la dignité
du peuple juif. Je ne crois pas avoir du mérite. Beaucoup sont dans mon cas et agissent bien
mieux que moi.
N.C. : Pourquoi cette frénésie de transmission ? (journal, Institut, émissions de
radio, livres)
M.R. : notre histoire est riche et il nous faut la partager.
En fondant le journal « Los Muestros », en septembre 1990, je me souviens avoir écrit un
texte « a mi tambien mi veni eskarinio » en réponse à un « tu m'as manqué, j'ai langui de
toi » que me dit mon père en judéo-espagnol, quelques mois avant de se reposer à jamais.
Cette phrase, l'unique qu'il m'offrit dans la langue de sa maman, réclamait une réponse. Elle
mit vingt ans à s'écrire.
Cette transmission est aussi un acte de fidélité et d'amour envers ceux qui ne sont plus et un
acte d'espoir envers ceux que je précède. Amour car leur exemple a été fécond et espoir que
cette transmission ne soit pas tout à fait inutile et que mon immense fierté d'être juif, je puisse
la léguer à mes enfants et ceux-ci, à leur tour, la transmettront aux leurs. Etre juif, aurait dit
Shimon Peres, c'est avoir un petit-fils encore juif.
N.C. : Pourquoi, après avoir évoqué les communautés sépharades de Rhodes, du
Congo et de Belgique, vous lancer dans un travail différent de mémoire : cette Réponse
de Noa et l'Exode oublié ?
M.R. : Il me fallait ramener à la vie cette communauté de Rhodes décimée par les
nazis. Déportés en juillet 1944, à la fin de la guerre, ses mille huit cent habitants payèrent un
tribut aussi lourd que celui des communautés d'Europe orientale : plus de nonante pour cent
furent assassinés. Seuls cent cinquante sept survécurent.
Pour boucler cette trilogie sépharade il me fallait brosser un tableau de ce beau yishouv de
Belgique. Mais je ne pouvais pas me limiter aux seuls séphardim du Congo, il me fallait
effleurer toutes les couleurs de cette palette sépharade. Et le livre « les Juifs du soleil, portraits
de sépharades de Belgique » est né.
Quant à « La Réponse de Noa », c'est un grand cri. Un cri de désespoir devant une situation
désespérée. Je ne pouvais pas comprendre – je ne le peux toujours pas – pourquoi un
intellectuel abordant un sujet n'ayant rien à voir avec Israël, parlait de ce pays, de ses
dirigeants, avec tant de fiel. Je ne pouvais pas comprendre – je ne le peux toujours pas –
comment quelqu'un pouvait écrire « Israël est mon pays et est ma honte. J'ai honte de ce
Premier ministre… »même si le personnage inventé par l'auteur belge est israélien. Et
pourquoi avoir choisi un Israélien ? L'écrivain, qui se défend pourtant vigoureusement de
faire des amalgames, en commet pourtant un, qui est de taille !
J'ai aussi relevé dans son ouvrage quatorze passages néfastes à Israël alors que sa
condamnation des attentats suicides consiste à mentionner des personnes « au cerveau
aboli » ! J'ai trouvé ceci choquant et, devant ses positions – je l'ai interpellé lors de la
présentation – j'ai imaginé la réponse de sa fille. Le livre a été écrit et édité (à compte
d'auteur) en un mois. Je vous répète que c'est un cri d'impuissance, d'incompréhension et de
rage. Blâmer, condamner, lapider Israël est devenu politiquement correct et fait hélas vendre.
Mais, en même temps, il y a aussi la note d'espoir, celle de changer les mentalités et de faire
connaître – c'est à dire apprécier – Israël. C'est peut-être utopique, naïf…
Ce livre est enrichi d'un avant-propos du sénateur Philippe Monfils et d'une préface de
Viviane Teitelbaum Hirsch.
L'Exode oublié, Juifs des pays arabes », aborde un drame méconnu : celui des neuf cent
soixante mille Juifs chassés ou forcés de fuir les pays arabes (où leur présence, bien antérieure
à l'islam, est attestée depuis près de deux mille cinq cent ans !) Il fallait clamer au monde que
les seuls réfugiés ne sont pas les Palestiniens, que nous, Juifs, le sommes aussi. C'est un livre
de témoignages de gens de tous horizons – j'ai bénéficié entre autres de celui de
l'ambassadeur Amor, qui nous raconte comment son grand-père fut assassiné à la hache, sous
ses yeux, par des voisins, au Maroc ! Il fallait, pour le respect de ces gens, faire connaître leur
histoire. C'est la première fois, à ma connaissance que ce sujet est traité. D'autres, plus
qualifiés que moi, prendront la relève. Je suis heureux d'avoir défriché le terrain, de l'avoir,
en quelque sorte, balisé. Après une analyse historique, pays par pays, j'ai donné la parole à
des femmes et à des hommes chassés de chez eux, qui ont retroussé les manches, se sont mis à
la tâche et se sont reconstruits. Nul ne les a aidés, ni l'ONU, ni l'Europe, ni les pays d'accueil,
sauf Israël, pour ceux qui s'y établirent, et les communautés juives.
Le plus intéressant, ce qui porte un immense espoir, c'est qu'il n'y a aucune animosité,
aucune haine de ces Juifs envers leurs oppresseurs. Ils ont, presue tous, pardonné bien que les
blessures soient encore vives.
N.C. : Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour ne parler ?
M.R. : Nous nous sommes tus par pudeur, sans doute. Après la tragédie de la Shoah,
évoquer notre drame aurait été indécent. Qu'avions-nous perdu par rapport à nos frères
déportés ? Nos biens matériels, nos foyers, nos familles réunies, nos amis, notre pays, nos
illusions….C'est dérisoire par rapport à ceux qui n'avaient plus les leurs ! Si nos familles
avaient éclaté, au moins elles étaient sauves alors que chez les rescapés de la Shoah…
C'était dérisoire. Par décence, par délicatesse, nous n'avons pas évoqué notre exil. D'ailleurs,
le monde était-il prêt à entendre une nouvelle tragédie juive ? Je ne le crois pas.
Le réveil s'organise. Les résolutions des Nations-Unies stipulent que le problème des réfugiés
doit être résolu. De tous les réfugiés. Nous sommes les réfugiés juifs des pays arabes et le
monde a fait l'économie de notre problème. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : six cent
quatre-vingt mille Palestiniens ont quitté – en grande partie volontairement – leurs foyers
contre neuf cent soixante mille Juifs chassés ou obligés de partir. Tout le monde parle des
réfugiés arabes, les Arabes les mettent en avant (en les ayant soigneusement confinés dans
une existence misérable et miséreuse alors que les chefs s'enrichissent honteusement à leur
dépens). Et nous ? On occulte notre problème. Nous disons : basta. Cela suffit. Il y a eu
échange de population : sur les neuf cent soixante mille Juifs exilés des pays arabes, Israël en
a accueilli plus de sept cent cinquante mille. Les chiffres sont encore là en notre défaveur :
sept cent cinquante mille Juifs contre six cent quatre-vingt mille Palestiniens ! Quant aux
biens matériels…il n'y a aucune équivalence entre ce qui nous a tété volé et ce que les
Palestiniens ont laissé derrière eux. Maintenant il est temps de se souvenir. Maintenant il est
temps d'en parler. Maintenant nous sommes prêts à faire entendre notre voix.
N.C. : Si dans vos « Juifs du soleil », vous vous posez la question « ai-je bien fait de
poser mes valises ici », dans « l'Exode oublié » votre livre s'achève sur une note d'espoir
à travers cette communauté idéale dont vous rêvez. La croyez-vous possible,
réalisable ?
M.R. : Si je ne croyais pas que cette coexistence inter-communautaire était possible, si
je ne croyais pas que ce rêve était réalisable, ce serait dramatique. Bien sûr que je le crois,
bien sûr que je l'espère. Nous sommes appelés à vivre ensemble et la grande majorité de nos
concitoyens arabo-musulmans aspirent, j'en suis convaincu, à la sérénité. Nous devons
dialoguer, nous devons leur prouver que s'ils sont si fiers de leur appartenance à l'umma, la
nation arabe, nous le sommes tout autant d'Israël. Leur arabisme coule dans leurs veines.
Dans les nôtres, l'amour de Sion.
Le jour où ils accepteront l'Etat d'Israël aux côtés d'autres états arabes, dont celui de la
Palestine, un immense pas en avant aura été réalisé. Je dois donc me battre pour cette
coexistence. Pour moi, pour mes enfants, pour mes petits-enfants.
N.C. : Quels sont vos plans pour le futur ?
M.R. : Dans l'immédiat, un état des lieux du monde sépharade pour un ouvrage dirigé
par Shmuel Trigano. Puis un livre plus personnel sur l'Egypte et les miens. Ensuite nous
verrons….
Propos recueillis par Michel Laub
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