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Moïse Rahmani, L'Exode oublié. Juifs des pays arabes. Paris, Éditions Raphaël, 2003, 438 pages.
En novembre 2002, une conférence internationale organisée à Montréal par le Congrès juif canadien a attiré l'attention de l'opinion sur l'histoire, trop peu connue, des centaines de milliers de juifs qui ont été contraints de quitter leur pays depuis la seconde guerre mondiale. Le livre de Moïse Rahmani est consacré à leurs exils. Son récit est précédé d'une longue préface d'Alexandre del Valle, qui l'inscrit dans le contexte politique de la dérive islamiste subie par ces pays et dans celui de la nouvelle judéophobie d'une partie de l'extrême gauche occidentale. Cette préface est suivie d'un texte intitulé «Les brûlures de l'oubli», qui est consacré surtout aux raisons de cet oubli et à un bref parallèle entre les destins de ceux qui ont vécu les échanges de populations postérieurs à 1948 et aux guerres israélo-arabes: d'un côté, les réfugiés juifs des pays arabes, intégrés, après leur exode, dans divers pays occidentaux et surtout en Israël et, de l'autre, les réfugiés arabes palestiniens, confinés dans des camps et otages de ceux pour qui il est bien utile que leur misère se perpétue.
«Moi aussi je suis un réfugié.» Ces mots, les premiers de l'auteur, donnent le ton de l'ouvrage: personnel et direct. Plus qu'une oeuvre d'historien, érudite et sèche, il s'agit surtout, en effet, de la réunion de souvenirs personnels et de témoignages de ceux qui ont subi ces arrachements.
L'auteur a regroupé ces témoignages et ces récits par pays, de l'Algérie au Yemen. Un chapitre est consacré à chacun d'eux. Chaque chapitre commence par un rappel historique sur le passé des populations juives dans ces pays. C'est l'occasion pour l'auteur de souligner un fait trop souvent ignoré ou négligé chez les non-juifs: l'ancienneté de la présence dans ces lieux des communautés juives, à qui un certain discours pro-arabe dénie toute appartenance légitime à ces pays au profit exclusif de leur population arabo-musulmane. C'est aussi l'occasion de redire à quel point la vie de ces communautés a été difficile, faite, au quotidien, de vexations d'injustices et de brimades et, dans les moments de crise, d'extorsions, d'expulsions et de massacres. C'est, enfin, l'occasion de montrer combien ces communautés sont maintenant plus que décimées, quasi éliminées, effacées, et comment, souvent, on a fait disparaître jusqu'aux traces matérielles de leur présence: beaucoup de synagogues ont été détruites, des cimetières ont été rasés...
«Pages de vie», en nombre variable selon les pays (les plus nombreux concernent l'Égypte), les témoignages et les récits qui suivent ces rappels historiques sont, comme la vie même, très divers: ils varient par leur longueur, par leur forme et par leur ton. Ils sont disparates aussi par leur contenu, car les souvenirs dépendent de la condition, de l'histoire personnelle et du tempérament de ceux qu'ils habitent. Il est impossible de les résumer et difficile d'y trouver des constantes. Mentionnons tout de même la précipitation et le dénuement qui ont caractérisé ces exodes, le plus souvent accompagnés de l'interdiction d'emporter plus qu'une petite valise et une somme d'argent dérisoire. Les sentiments actuels sont divers eux aussi: émotion toujours, nostalgie souvent, amertume parfois, rancoeur rarement. Si le désir de justice est présent chez plusieurs, aucune de ces victimes (le mot n'est pas trop fort) n'exprime de volonté de vengeance. Beaucoup veulent lutter contre l'oubli de leur histoire, mais presque toutes regardent vers l'avenir et considèrent que la page est tournée: ces pays de soleil, où elles vivaient depuis de nombreuses générations, ne sont plus leurs pays.
L'ouvrage se termine par des documents divers. Des documents historiques (notamment des sourates concernant les juifs, la liste des principales interdictions qui leur sont imposées depuis le pacte d'Omar et un texte expliquant la paix de Hudaybiya, dont il est rappelé qu'elle est par essence toujours limitée dans le temps) et des documents contemporains (comme des extraits de prêches antisémites, prononcés dans les mosquées et des articles de la Charte nationale palestinienne et de celle du Hamas). Par contraste, ces textes -terribles dans leur convergence- tendent à donner un caractère encore plus irréel et illusoire (ou tout simplement lointain?) à la vie paisible et douce dans la communauté proche-orientale idéale dont la description rêvée clôt le livre.
Le livre de M. Rahmani illustre parfaitement le propos de J. Gabay, qui, dans son discours introductif à la conférence de Montréal, rappelait le commandement «Zakhor!» et engageait à parler de mémoire juive plus encore que d'histoire juive: cet ensemble de souvenirs forme un étonnant et magnifique bouquet de mémoire juive, vrai et émouvant.
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Annette Paquot
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