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"L'EXODE OUBLIE - JUIFS DES PAYS ARABES"
J’ai écrit ce livre afin que mes concitoyens non juifs et que mes cousins arabes connaissent notre histoire, qui est aussi en partie la leur.
J’ai consigne ces faits en mémoire de nos parents qui ont dû tout recommencer.
J’ai couché ces lignes afin que les morts que nous avons laissés là-bas, abandonnés contre notre gré, et personne pour déposer une petite pierre sur leurs tombes, sachent qu’ils ne sont pas oubliés.
Nulle acrimonie ne trouble mon propos. Aucune rancœur. Je n’ai pas de comptes à régler et j’ai couché ces lignes afin que mes enfants et les enfants de ces neuf cent quarante mille huit cents femmes, hommes, jeunes et vieillards, chassés de leurs foyers parce que Juifs n’oublient pas.
Peut-être avons-nous tardé à en parler par respect de la Shoah. Notre tragédie était infiniment moins lourde que celle qui avait frappé six millions de nos frères. Nous avions perdu un foyer, un travail, nos amis, nos biens, notre pays. Parfois – souvent ! - nos familles ont éclaté. Mais qu’était-ce comparé au drame de l’Holocauste, à toutes ces vies détruites.
Nous ne nous sentions pas le droit de nous plaindre et nous ne l’avons pas fait.. Comme les rescapés de l’enfer nazi, il nous fallait rebâtir dans des circonstances différemment atroces : ils n’avaient personne ; nous avions nos parents, nos enfants. Nous avions un but : reconstruire. Gémir aurait été indécent.
Près de cinquante ans se sont écoulés. Il est temps de rassembler nos souvenirs, d’épancher nos mémoires, d'ouvrir nos coeurs et de clamer haut : nous sommes également des réfugiés du conflit entre les états arabes et Israël. Et la résolution du Conseil de sécurité des Nations
Unies prévoit «une solution juste du problème des réfugiés», de tous les réfugiés. Nous sommes les réfugiés juifs des états arabo-musulmans et le monde nous a oubliés.
Les Juifs avaient généralement, en terre d’islam, une vie somme toute paisible jusqu’en 1947. Mais cette euphorie bascula lorsque Israël vit le jour et quand les états arabes gagnèrent leur indépendance. Il y eut bien des extorsions et des tueries en Algérie, au Maroc, au Yémen, en Irak, à Aden, en Libye, en Syrie, en Tunisie ou en Egypte. Partout le Juif était traqué.
Nous étions égyptiens, comme étaient syriens ceux de Syrie, irakiens, ceux d’Irak… Nous sommes d’abord devenus des Juifs égyptiens en Egypte et dans les pays arabes avant de nous figer à jamais en Juifs d’Egypte, de Syrie ou d’Irak... D’un trait de plume, ces régimes nous forgèrent une nouvelle identité.
La génération de nos parents et la nôtre ont tardé à évoquer cette plaie qui nous a rongés et qui continue de nous meurtrir. Pourquoi sinon les réunions d’amis, des ex de «là-bas » pour évoquer « la vie avant» avec autant de mélancolie que de regrets enfouis ?
Certes, maintes personnes interrogées parleront, parfois en termes dithyrambiques, le plus souvent nostalgiques, du pays de leur naissance. Elles vanteront les excellentes relations inter-communautaires oubliant que ce cercle était représenté par des amis, des relations, des voisins. Pour la plupart d’entre nous, aujourd’hui, nous étions de enfants, parfois des adolescents, rarement de jeunes adultes. Comme ceux de ma génération, j’ai quitté mon pays natal à l’âge de onze ans. Je ne peux donc garder que des souvenirs agréables, des mémoires festives, familiales, des mémoires de proches et d’amis, peut-être des amours enfantines : de bonnes réminiscences.
Nous, les jeunes exilés, avons encore les yeux « teintés de rose » comme le dit joliment un ami anglais né à Alexandrie, Alec N.. Nous voyons cette époque avec la déformation de l’enfance. Nous étions protégés, aimés. Nous vivions en famille, entre amis. Nos contacts avec les Arabes étaient ceux des quelques camarades de classe issus de famille comme les nôtres, des gens « bné adam » coptes ou musulmans, des rapports avec les serviteurs – un respect et une affection mutuels nous liaient – et avec les petits boutiquiers serviables … et serviles. Nous avions peu, sinon pas de contacts avec la populace. C’est donc normal que nous ayons des souvenirs agréables et que nous avons alimenté ce mythe de la co-existence pacifique.
Nous n’avions pas, nous les enfants, connaissance des pogroms qui endeuillèrent nos contrées arabe-musulmanes. Nous ignorions ce que le journal, la Tribune juive d’Egypte rapportait dans son numéro du 8 février 1938 : « Tout Musulman qui enfonce un couteau dans les entrailles d’un Juif s’assure une place au paradis ». Je répète la date, retenez-la : 8 février 1938. Bien avant la décision de partage de la Palestine. Avant la Seconde Guerre mondiale. Plus de dix ans avant l’indépendance de l’Etat d’Israël. Les prêches d’aujourd’hui ont-ils changé ?
L’Exode oublié est leur histoire
Moïse Rahmani
L’Exode oublié, Juifs des pays arabes, par Moïse Rahmani, 444 pages, 20 euros. moise.rahmani@sefarad.org
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