REGARDS N°530
1er au 14 octobre 2002
Chaînons de la transmission<.B>
En cette période de troubles et de remous, la mémoire souffle intensément sur les braises d'un passé qui ne demande qu'à être réactualisé? Risque-t-elle de s'essouffler ?
Réunis autour d'une table ronde, plusieurs écrivains hétéroclites ? Rivka Cohen, Yael Kalfon Könïng, Jean Pierre Allali, Pierre Chouchan, André Nahum, Moïse Rahmani et Nathan Weinstock ? abordent les liens entre le vécu et la mémoire juive contemporaine. Sensibilités, vies, écritures et styles différents ponctuent cet après-midi qui promet d'être enrichissante. Présidée par Micheline Weinstock, les discussions se veulent porteuses de réflexions positives. Il y a tout un travail de transmission de la mémoire et de l'Histoire, explique-t-elle. Celles avec un H majuscule, mais aussi celle que l'on porte en soi car le vécu fragmentaire doit être réapproprié. Le passé ne doit pas être une charge pesant sur la jeune génération. Au contraire, le judaïsme est très actuel et vivant! Ainsi, à travers son livre de cuisine, Rivka transmet la nostalgie de recettes anciennes, tout en les réactualisant et en y ajoutant une touche de créativité. Construire la mémoire juive uniquement sur la Shoa est un fiasco? C'est la vie qui se transmet et non pas la souffrance! Aussi, cette réunion a-t-elle pour objectif d'ancrer la mémoire dans la vie. Les écrivains incarnent-ils des gardiens? L'écrit représente par définition une trace, un lieu de passage de la mémoire. Il s'agit d'une rencontre entre soi et le monde environnant, que l'écriture peaufine jusqu'à lui donner du sens. Si l'on n'écrit pas dans ce contexte de haine contemporaine, il reste une béance, un amas de confusion. Il y a d'ailleurs un parallélisme extraordinaire entre tous ces écrivains, un point d'identification pour combler les fissures et les lacunes. Ce qui m'effraye le plus ce sont ces failles identitaire, ces Juifs qui préfèrent nier la réalité ou hurler avec les loups. Je nomme cela, la haine de soi. Il me reste l'espoir que l'écrit puisse conduire à une réconciliation avec soi-même.
Pour certains, l'écriture représente le moyen de se forger une mémoire à léguer. C'est le cas de l'un des participants présents. Moïse Rahmani. Celui qui ignore son passé est condamné à le revivre, confie-t-il. Quand j'étais jeune, je n'ai pas pris le temps de poser des questions. Ensuite, elles sont restées éternellement sans réponse? Devenu adulte, il réalise qu'en ayant perdu ses parents très tôt, il devient "orphelin de mémoire"! Pour constituer la chaîne familiale, j'essaye de rassembler mes souvenirs d'enfance. J'ai eu la malchance de naître au mauvais moment, au mauvais endroit. Chassé d'Egypte, je n'ai pas eu le grenier de mes grands-parents. Alors, en recomposant la mémoire des Orientaux et la mienne, j'aimerais installer des "greniers" pour mes enfants. La culture séfarade est particulière car c'est une culture de l'exil, empreinte de judaïsme et d'une formidable ouverture d'esprit. C'est pourquoi cette table ronde a été conçue autour de la célébration du vécu et du sens inné de la mémoire positive. Et Moïse Rahmani de poursuivre : Ce qui nous guette, c'est l'oubli. Dans la tradition juive, il y a une obligation de mémoire : "Tu transmettras!" A nous de fixer ce devoir vis-à-vis de nous mêmes et de nos enfants. Le propre de l'homme pudique est de se déshabiller plus facilement en écrivant. L'écriture remplace la parole, elle vous force à réfléchir parce que les mots sont ciselés. Même si je ne me définis pas en tant que tel, les écrivains forment la roue de la transmission. Ecrire nous relie à la grande chaîne du passé : l'oublier, c'est la couper! J'essaye de transmettre cette chaîne car, comme l'affirme Perès : "Est Juif, celui dont le petit-fils est encore juifs!" Le passé est le garant de l'avenir, il doit toujours rester présent, sinon, on est peut-être condamné à revivre nos erreurs. Aujourd'hui, nous nous trouvons dans l'agonie de la mémoire. Or chaque personne qui meurt est une bibliothèque qui s'en va!
Hannah E.
Table ronde d'écrivains ? Vécu et mémoires ? dimanche 20 octobre 15h; à 18h. ? espace Yitzhak Rabin
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