Juifs du
Congo
La confiance et
l’espoir
En 2002, je publiais Shalom Bwana, la saga des
Juifs du Congo (éditions Romillat, Paris). Je contais l’épopée extraordinaire d’une
poignée de jeunes Juifs, venus principalement de Rhodes, cette île merveilleuse,
baignant dans
Je les avais suivis de leur terre natale au Katanga. Certes,
tous n’étaient pas du Dodécanèse, certains arrivaient d’Egypte, de Turquie, de
Palestine et d’Europe et les premiers Juifs à fouler le sol katangais étaient
des Ashkénazes, débarqués à la fin du XIXe siècle, d’Afrique du Sud, mais la
grande majorité de ceux qui ancrèrent cette communauté venaient de l’Ile des
Roses.
En quelques décennies, rejoints par un frère, un cousin, un
parent proche ou éloigné, ils avaient implanté une communauté vivante, active,
dynamique. A sa tête le Grand rabbin Moïse M. Levy.
Ils avaient participé à l’essor économique de la colonie
belge, contribuant à en faire le fleuron, non seulement de la Belgique,
mais de tout le continent africain.
Début des années 1950, le livre
Le Congo Belge et ses coloniaux (éditions Stanley,
Léopoldville, 1953), leur rendait hommage puisque sur deux mille cinq cents noms
recensés, moins de deux pour cent des cent trente mille habitants européens,
figuraient cent quatre-vingts Juifs, près de dix pour cent de la communauté
israélite (rappelons qu’elle ne constituait que moins d’un pour cent et demi de
la population non africaine).
Mon père avait
contribué à cet essor entre 1929 et 1934. Puis il était rentré en Egypte. La
vengeance du gouvernement égyptien après ses défaites contre Israël s’étant
tournée contre les Juifs de ce pays, en 1956, voici cinquante ans, je débarquais
à Elisabethville. Je me souviens, aujourd’hui encore, de l’escale à Stanleyville
et de l’annonce du pilote, plus tard, nous informant que nous avions le lac
Moero à la gauche du DC6. Le lac Moero ! Rien que le nom faisait
rêver…
La décolonisation ne s'est pas faite sans douleur.
Impréparation ? Sans doute. Lutte d'influence entre les deux grands blocs
idéologiques : l'occident capitaliste et le monde communiste ? Certainement.
Appétit des grandes puissances désireuses de mettre la main sur les richesses de
ce pays ? Incontestablement. Comme l’a dit un prospecteur belge à la fin du XIXe
siècle, le Congo est un scandale géologique et a de quoi exciter la convoitise
de certains pays et non des moindres.
Après la naissance de notre bohora, de notre aînée,
Inès-Daniela, nous avons quitté cette terre africaine en octobre 1969. J’avais
arrêté cette saga aux années 1960 et mon livre se terminait sur une note triste
car, après les tragiques événements et les pillages des années 1990 qui eurent
pour conséquence la disparition de pratiquement toute présence étrangère, je
pensais la vie juive au Congo presque éteinte.
Mon livre, entamé en 2000, s’achevait dans la désespérance.
Durant les quarante ans qui nous séparaient de l’indépendance du pays, le 30
juin 1960, bien des tragédies s’étaient passées et d’abord pour le peuple congolais,
première et malheureuse victime.
Les troubles de 1960, les diverses sécessions, les
rébellions, les mutineries, les attaques avaient balayé le labeur des hommes qui
s’étaient accrochés à cette terre africaine. Beaucoup étaient partis. D’autres,
demeurés sur place, avaient reconstruit, mais la zaïrisation les avait spoliés.
Quelques années après, devant la situation économique désastreuse, le
gouvernement décidait de faire
marche arrière et restituait les biens. Mais, à l’exception des immeubles, les
affaires commerciales et industrielles n’étaient plus que coquilles vides.
Pourtant, certains reconstruisaient à nouveau. Les pillages de 1991 et de 1993, la
guerre de Laurent-Désiré Kabila contre Mobutu, l’exil de ce dernier,
l’assassinat de Kabila, le Mzee, le vieux, les diverses rébellions qui suivirent, eurent raison des plus
audacieux.
Lors de l’écriture de Shalom Bwana, la saga des Juifs
du Congo, la population juive du pays oscillait entre trente et
cinquante personnes, faisant des allers retours avec l’Europe. Elle se composait
d’acheteurs de diamants et d’enfants ou de petits-enfants des
pionniers.
La plupart de mes amis étaient rentrés en Europe, ceux qui
tentaient de renouer avec le pays, de redémarrer une activité commerciale,
désespéraient, la situation économique étant extrêmement difficile.
J’avais écrit ce livre pensant que la communauté ne se
redresserait pas, mais disparaîtrait, à l’exemple de celle de Lubumbashi où
seuls quatre Juifs résident encore.
Je ne pensais plus revoir cette terre qui nous était si
chère, tant à Manuela, mon épouse, qu’à moi. Je ne pensais plus revoir l’endroit
où reposait ma mère ; mon livre s’achevait par ces
lignes : Les morts, nos morts, Maman, sont désespérément tout
seuls désormais…
Et puis, en 2004, je rencontrais Aslan Piha. Et Aslan me
parlait avec fougue et passion de
cette communauté qui se réveillait d’un long sommeil, qui sortait de sa
léthargie. Et Aslan m’a fait part de ses projets, de ses ambitions, de ses
désirs, de ses rêves. Et Aslan m’invitait à Kinshasa pour donner une conférence.
Je croyais rêver : bibliothèque, revues, conférences…
Et j’y suis allé. Et j’ai vu. Et j’ai constaté. Et surtout,
j’ai aimé.
Lorsque j’habitais Kinshasa, jusqu’en 1969, à l’exception
d’une vie religieuse se limitant au service du vendredi soir, vie religieuse due
en grande partie aux efforts d’un groupe de syro-libanais, dont mon cher ami
Élie K., il y avait peu de vie communautaire.
Certes, Maurice Alhadeff, un homme d’affaires installé
depuis des lustres à Kinshasa, réunissait les quelques Juifs lors de la visite
d’un envoyé d’Israël en quête de fonds. Chez lui, j’ai eu le privilège de
croiser André Chouraqui, maire-adjoint de Jérusalem, un de mes maîtres. Pour les
fêtes de Roch Hachana et de Yom Kippour les Juifs se réunissaient chez Jacob
Mayo.
Quelques fêtes enfantines étaient organisées par la Wizo à
Pourim, à Hanoukka. Mais à part les maisons des uns et des autres, il n’y avait
pas d’endroit où se réunir, il n’y avait pas de local à la disposition de tous,
il n’existait pas de
synagogue.
Et j’ai su qu’un homme, animé d’une volonté farouche de
créer, ex nihilo, avec l’aide d’un comité dévoué et efficace, une vie
communautaire, avait réussi la gageure, l’exploit, de fonder une communauté là
où il n’y avait pas de structures. Tous m’ont confirmé que sans cet homme, sans
Clément Israël, jamais il n’y aurait eu de vie juive organisée, ni de rabbin, ni
de synagogue à Kinshasa. Je l’avais
déjà vu à l’oeuvre, en 1967, à la création du premier cercle juif de
Kinshasa.
Après mon bref séjour, j’ai voulu rendre hommage à toutes
celles et à tous ceux qui, des années durant, entre 1960 et aujourd’hui, ont
perpétué cette mémoire juive, ont
continué cette saga, ont œuvré afin que cette communauté, née dans les années
1900, atteigne et dépasse son centenaire. S’il y a encore, aujourd’hui, une vie
juive au Congo, si dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ou dans cent ans
il subsiste, je le souhaite et l’espère, une vie juive dans ce pays, c’est à
Clément Israël et à son comité que nous
En relatant l’histoire de quelques-uns c’est celle de tous
que je veux raconter et j’entends,
avec ce témoignage, leur rendre justice et leur faire honneur.
Moïse Rahmani