
Les quatre jeunes filles assassinées en Syrie en 1974
Moi aussi je suis un réfugié. Le
monde parle des réfugiés palestiniens et les plaint. Ceux-ci sont
confinés dans des camps, souvent en butte à des brimades, à
des vexations des pays hôtes: Liban, Syrie, Egypte, Jordanie. Citons l’exemple
du Koweït qui a chassé, au lendemain de la guerre du Golfe, en 1991,
tous ses habitants palestiniens.
Mais il existe des réfugiés sur le sort desquels personne ne s'est
intéressé: les Juifs des pays arabes. Du Maroc au Yémen,
près d'un million de Juifs ont été expulsés de leurs
foyers. Cela a commencé en 1948, a continué en 1956, 1967 et 1973.
Je fais partie de ceux de la deuxième vague.
Biens spoliés, confisqués, soumis à l'arbitraire, nous
étions, je le répète, près d'un million et nul,
sauf nos familles et Israël, ne s'est senti concerné par notre sort.
Ni l'ONU, qui s'enflamme unilatéralement, ni l'Europe, partiale et donneuse
de leçons, ni les médias si peu objectifs.
Les Arabes, il est vrai, ont du pétrole…
Je suis un réfugié des pays arabes et mon destin n'a ému
personne. Israël, malgré ses difficultés, au lieu de les
parquer dans des camps, a intégré un nombre important de ces déracinés
et continue, chaque jour, à en absorber d'autres, dont près d'un
million, en quelques années, de l'ancien bloc de l'Est.
La France, la Belgique, l’Italie, le Brésil, les USA, le Canada
notamment furent terres d'accueil pour certains, dont des Juifs d'origine égyptienne.
Mon histoire est banale. Je suis né égyptien en 1944. Mon père,
né au Caire en 1911, était, comme son père, Ottoman. L'Egypte
n’existait pas alors officiellement en tant qu’Etat. En 1922, lors
du démembrement de l'Empire ottoman, Le Caire décréta une
loi accordant la citoyenneté égyptienne à quiconque, né
dans l'Empire, résidait en Egypte à cette date. Mon grand-père,
natif de Damas, en bénéficia comme ses fils, nés au bord
du Nil.
En 1948, imitant le régime nazi de Vichy, le gouvernement égyptien
destitua par un arrêt scélérat, dans l'indifférence
générale, tous les Juifs naturalisés égyptiens.
Mon père se retrouva, à près de quarante ans, apatride.
Sa mère, originaire de Rhodes occupée jusqu’en 1946 par
les Transalpins, était italienne. Après de maintes et longues
démarches nous le devînmes aussi.
Je n'ai pas souvenance d'une aide internationale quelconque, financière
ou morale. Je n'ai pas le souvenir de protestations, même du bout des
lèvres, d'une Europe si prompte aujourd’hui à s'émouvoir,
ou de l'ONU, ce «grand machin» comme disait de Gaulle. De personne.
Nous n'avons été aidés que par les communautés juives
dans les pays d'accueil et par Israël pour ceux qui s'y rendirent.
Je plains les Palestiniens qui, contrairement au vœu d'Israël de les
voir rester, ont quitté leur terre. Forcés par une propagande
arabe et par la peur d'être pris entre deux feux, ils se sont repliés
au Liban, en Syrie, en Egypte, en Jordanie. Ces états arabes n'auraient-ils
pas pu les intégrer au lieu d'en faire des ferments de haine ?
Je suis aussi un réfugié ; notre maison a été prise,
les fruits du labeur de ma famille volés, nos tombes violées,
nos lieux de culte vandalisés, ma collection de timbres-poste arrachée.
Mais j'ai tourné la page, il le faut bien, et n'ai conservé ni
haine ni amertume contre ceux qui m'ont fait partir.
Je suis aussi un réfugié mais je n'ai pas enseigné à
mes enfants à lancer de bombes, à jeter de cocktails Molotov ou
des pierres.
Du million de Juifs vivant dans les pays dits-arabes, ces «paradis»
sur terre, il ne reste maintenant sur place que quatre mille, en butte parfois
à l'arbitraire, tolérés et souvent méprisés.
Un homme peut quitter son pays pour de multiples raisons: économiques, sentimentales, politiques. Il y reste attaché: c’est le sien. Il sait pouvoir y retourner, quand bon lui semble. Mais lorsque ce qu’il imagine être sa patrie ne veut plus de lui, le rejette, une blessure profonde se creuse qui ne se cicatrise jamais.
Les Juifs avaient généralement, en terre d’islam, une vie somme toute paisible jusqu’en 1947. Mais cette tranquillité bascula lorsque Israël vit le jour et quand les états arabes gagnèrent leur indépendance. Extorsions et tueries se multiplièrent en Algérie, au Maroc, au Yémen, en Irak, à Aden, en Libye, en Syrie, en Tunisie ou en Egypte. Partout le Juif était traqué.
Nous étions égyptiens, comme étaient syriens ceux de Syrie, irakiens, ceux d’Irak… Nous sommes d’abord devenus des Juifs égyptiens en Egypte et dans les pays arabes avant de nous figer à jamais en Juifs d’Egypte, de Syrie ou d’Irak... D’un trait de plume, ces régimes nous forgèrent une nouvelle identité.
La génération de nos parents et la nôtre ont tardé à évoquer cette plaie qui nous a rongés et qui continue de nous meurtrir. Seules les réunions d’amis, des ex de «là-bas» nous permettait d’évoquer «la vie avant » avec de mélancolie.
Evidemment, certains parlent, parfois en termes dithyrambiques, le plus souvent nostalgiques, du pays de leur naissance. Ils vantent les excellentes relations inter-communautaires oubliant que ce cercle était représenté par des amis, des relations, des voisins. Pour la plupart, nous étions de jeunes enfants, parfois des adolescents, rarement de jeunes adultes. J’ai quitté mon pays natal à l’âge de onze ans. Je ne peux donc garder que des souvenirs agréables: les jeux, la famille, les proches, les amis...
Rony, mon camarade d’enfance nos mères, amies intimes, nous avaient élevés ensemble - m’a offert trente ans après notre séparation, un cadeau somptueux, hors de prix: les lettres que ma mère écrivait à la sienne, réfugiée à Haïfa. Elle notait, parlant d’une famille qui avait réussi à fuir le pays, qu’elle avait «échappé au joug égyptien». Maman, un ancien professeur de français, connaissait le sens des mots. Aurait-elle parlé de «joug» si la terre avait été idyllique? Non ! elle aurait choisi un autre terme. On sent, au travers de ses lettres, beaucoup d'amertume et de tristesse, et quand même un peu de rancoeur envers les Egyptiens.
Nulle acrimonie ne trouble mon propos. Aucune aminosité. Je n’ai pas de comptes à régler et je couche ces lignes afin que mes enfants et les enfants de ces neuf cent quarante mille huit cents femmes, hommes, jeunes et vieillards, chassés de leurs foyers parce que Juifs, n’oublient pas. J’écris ces phrases afin que mes concitoyens non juifs et que mes cousins arabes connaissent notre histoire qui est, en partie, la leur. Je consigne ces faits en mémoire de nos parents qui ont dû tout recommencer. Je griffonne ces mots afin que les morts que nous avons laissés là-bas, abandonnés contre notre gré, plus personne ne déposant une petite pierre sur leurs tombes, sachent qu’ils ne sont pas oubliés.
Peut-être avons-nous tardé à en parler
par respect de la Shoa. Notre tragédie était infiniment moins
lourde que celle qui avait frappé six millions de nos frères.
Nous avions perdu un foyer, un travail, nos amis, nos biens, notre pays. Parfois
souvent! - nos familles ont éclaté. Mais qu’était-ce
comparé au drame de l’Extermination.
Nous ne nous sentions pas le droit de nous plaindre et nous ne l’avons
pas fait. Le monde, peut-être las, ne voulait pas entendre une nouvelle
tragédie juive. Comme les rescapés de l’enfer nazi, il nous
fallait rebâtir dans des circonstances différemment atroces: ils
n’avaient personne ; nous avions nos parents, nos enfants. Nous avions
un but: reconstruire. Eux se sentaient coupables d'avoir survécu. Gémir
aurait été indécent.
Près de cinquante ans se sont écoulés. Il est temps de rassembler nos souvenirs, d’épancher nos mémoires, d'ouvrir nos coeurs et de clamer haut : nous sommes également des réfugiés du conflit entre les états arabes et Israël. Et la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies prévoit «une solution juste du problème des réfugiés», de tous les réfugiés. Nous sommes les réfugiés juifs des états arabo-musulmans et le monde nous a oubliés.
Il nous faut également affirmer que la co-existence «pacifique» entre Juifs et musulmans n’est qu’une fable. Cette coexistence a existé uniquement durant les protectorats (et encore!), jamais avant. Comme le dit Albert Memmi dans son Juifs et Arabes ( éd. Gallimard, Paris 1974), il s’agit d’une légende, d’un leurre et Memmi nous renvoie au père Charles de Foucauld qui, voulant explorer incognito les pays musulmans, se déguisa en Juif. Il faut lire dans la relation du prêtre, peu suspect de philosémitisme, toutes les humiliations qu’il eût à subir.
Dans une remarquable étude, Peuples protégés
en terre d’islam (Centre d’information et de Documentation sur le
Moyen-Orient, Genève 1977), David Littman et Bat Ye’Or citent l’islamologue
Bernard Lewis, coéditeur d’une magistrale encyclopédie de
l’Islam :
«L’âge d’or des droits égaux était un
mythe, et le fait d’y croire a été, plutôt que la
cause, le résultat de la sympathie des Juifs pour l’islam. Ce mythe
a été inventé au dix-neuvième siècle par
les Juifs pour en faire un reproche envers les chrétiens et repris par
les musulmans en notre temps comme reproche envers les Juifs…»
Les Européens voyageant en Orient au temps du libéralisme et de
l’émancipation déplorent presque unanimement la situation
précaire et avilie des Juifs dans les pays musulmans et les dangers et
les humiliations auxquels ils sont soumis. Les savants juifs, connaissant l’histoire
de l’islam et la situation habituelle en pays islamique, ne peuvent avoir
aucune illusion à ce propos. Vambéry {1904} dit, sans ambiguïté:
«Je ne sais rien de plus misérable, impuissant et pitoyable sur
la terre de Dieu que le «jahudi» dans ces pays…» (Bernard
Lewis, The Pro-Islamic Jews, dans Judaism, vol 17, N° 4, New York 1968,
mentionné dans Peuples protégés en terre d’islam,
déjà cité).
Sait-on que les Arabes n’habitent dans ce que nous appelons, de nos jours, « les pays arabes » que depuis le septième siècle ? Sait-on que la présence juive y est antérieure de sept cents, peut-être même de mille ans ?
Beaucoup ignorent que, jusqu’au dixième siècle, plus de quatre-vingt-dix pour cent de la population juive mondiale résidaient dans ces pays.
On s’imagine à tort, que la vie fut toujours idyllique en terre d’Islam. Durant les siècles qui précédèrent la période des protectorats français, anglais, italien pour la Libye, si celle-ci fut moins pénible qu’en Europe, elle connut son lot d’exactions, de pogroms, de massacres. Albert Memmi affirme dans son Juifs et Arabes déjà cité, qu’abstraction faite de la Shoah, « l’ensemble des victimes des pogroms russes, polonais et allemands, n’excède probablement pas l’ensemble des petits pogroms successifs perpétrés dans les pays arabes ».
Les brimades étaient
quotidiennes et l’existence ne tenait parfois qu’à l’humeur des dirigeants … ou
des voisins. ! Je raconte plus loin, qu’un ancêtre d'un cousin, surpris par une
pluie soudaine, fut brûlé vif en Iran pour avoir éclaboussé par inadvertance un
mollah.
La vie changea avec
l’arrivée des colonisateurs. L’émancipation dans leurs bagages, ils accordèrent
aux Juifs des droits égaux. Ils instaurèrent des tribunaux dits "mixtes" qui
seuls pouvaient juger les citoyens européens tandis que les indigènes étaient
assujettis aux cours locales. Nombre d’Israélites, soucieux d'échapper au statut
de dhimmitude, tenteront d'acquérir une nationalité étrangère afin de se dérober
à ces juridictions où l’unique loi en vigueur était celle de la Charia, le code
rigide qui régit les heures de chaque Musulman et qui défavorise le dhimmi.
Rappelons, entre autres humiliations imposées, que le témoignage de celui-ci,
Chrétien ou Juif, n'est pas opposable au Musulman.
Avec l’égalité, la vie devint générablement
agréable ! Le pays est beau, le climat tempéré, les jours coulaient
tranquilles. Les relations entre communautés se vivaient plus harmonieuses. Les
Arabes sont souvent des gens charmants, serviables, hospitaliers, généreux.
Les Juifs, afin de
conquérir une égalité refusée naguère se découvrent nationalistes, parfois plus
que les Arabes eux-mêmes… Ils se battront au vingtième siècle
pour le droit des habitants à se
diriger. Parmi les pionniers des mouvements d’émancipation figurent des gens tels l’Egyptien James
Sanua (dit « Abou Nadara »), qui aurait fondé Al Ahram, et sera
exilé par les Anglais (il est enterré au Père Lachaise), Henri Curiel, fils de
banquier, un des initiateurs du mouvement communiste égyptien, le médecin Léon Benzaquen, familier du
roi Mohamed V, ministre des postes du premier gouvernement marocain entre 1956
et 1958, André Bessis ou André Baruch en Tunisie. Pour les mêmes raisons,
nous trouverons également des Chrétiens du cru et des Arméniens parmi les
nationalistes dans les pays arabes, comme nous trouverons tant en Europe qu'en
Orient maints Juifs dans les mouvements communistes dont le programme accorde à
tous des droits identiques.
Dina de malkhuta
dina. La loi du pays est la loi, affirment nos Sages
depuis près de deux mille ans. Et ils ajoutent : « fais le bien de ta
cité ».
J’aime les pays arabes et
m’entends avec ses ressortissants… surtout lorsque ceux-ci habitent
l'étranger ! Le mal du pays rapproche les déracinés. Je les apprécie pour
autant qu’ils me respectent et me considèrent égal à eux-mêmes, jouissant des
mêmes droits, rare privilège dans le passé, nous l’avons
vu.
Pourquoi les
arabo-musulmans n'arrivent-ils pas
à admettre que les Juifs et les Chrétiens partageant une terre commune, l'Egypte
par exemple,
puissent être des
citoyens à part entière ? Pourquoi n'arrivent-ils pas à concevoir qu'un état,
Israël, soit régi par sa majorité juive avec des citoyens arabes
israéliens ? Ceux-ci y vivent certes mieux que dans les pays voisins. Ils
bénéficient des mêmes droits que les Juifs, sont représentés par des députés et
des hommes politiques les défendent.
Nous connaissons les
problèmes qu'endurent les minorités chrétiennes en terre d'Islam : Coptes en
Egypte, Maronites au Liban, Nestoriens en Syrie, Chrétiens au Soudan et sous
l'autorité palestinienne. Et que dire des pays islamiques asiatiques :
Indonésie, Pakistan ?
Le délégué égyptien auprès des Nations Unies, Heykal Pacha,
déclara, durant la session de 1947, que la vie d’un million de Juifs habitant
les pays arabes serait en danger si un état d’Israël était créé et que les Juifs
d’Egypte seraient des otages. Le mufti de Jérusalem, le sinistre Hadj Amin
el-Husseini, ami d'Hitler et fondateur des légions musulmanes de l’armée
allemande, avertit que la situation des Juifs dans les pays arabes serait très
précaire, que les gouvernements ne pourraient empêcher la violence de la
populace.
Avons-nous oublié les trois
non de Khartoum, après la guerre des Six
Jours ?
Non à la reconnaissance
d’Israël.
Non à la négociation avec
Israël.
Non à la paix avec
Israël.
L’article 15 de la Charte du Hamas stipule : « Le jour où les ennemis usurpent une terre d'Islam, le djihad devient le devoir individuel de chaque musulman ». Doit-on en déduire que l’Espagne, qui fut musulmane durant près de huit cents ans, doit redevenir terre d’Islam et que le djihad sera déclaré à son encontre ? Que la France, conquise jusqu’à Poitiers, l’est ? Que l’Europe, de la Turquie à Vienne, le sera ?
J’ai lu, encore récemment,
dans Le Soir de Bruxelles du 27 août 2002, que près de cinquante mille
Palestiniens avaient fui la
Cisjordanie et la bande de Gaza (sans doute les inclura-t-on dans le nombre des
réfugiés !). Pourquoi se garder de préciser que la grande majorité sont des
Palestiniens chrétiens qui fuient leurs concitoyens musulmans
?
Certains Arabes claironnent que leur civilisation - qui fut certes
brillante et apporta beaucoup à l’humanité - est inégalée, sans pareille, supérieure et doit se substituer aux
autres. Ils en deviennent insupportables. Le lecteur lira avec profit les
interviews de deux dirigeants musulmans : l’Egyptien Cheikh Abû Hamza imam de
la mosquée de Finsbury Park et directeur de l’Ansar Al-Shari'ah Organization, et
le Cheikh Omar Bakri, d’origine syrienne, qui constitua et dirige la cour
religieuse islamique à Londres, qui préside également l’Al-Muhajiroun Islamist
Organization. Elles sont publiées dans le quotidien londonien de langue anglaise
Al-Hayat et se trouvent dans le site internet de l’auteur (www.sefarad.org), sous les pages http://moise.sefarad.org/belsef.php/id/915/. : « Nous transformerons l'Ouest en un régime islamique par
l'extérieur ou par une une invasion culturelle » (cf aussi le
site http://www.memri.org de Middle East Media Reseach Institure,
MEMRI).
Suivant Alexandre del Valle dans son magistral Le totalitarisme
islamique à l’assaut des démocraties , éd. des Syrtes, Paris 2002, p.
308 : » lors du prêche
(khotba) du vendredi donné dans la mosquée du centre (à Bruxelles, ndla) et
enregistré par un agent du renseignement belge en 1988, Abdullah al-Ahdal (son
directeur ndla) avait publiquement présenté sa vision du régime islamique idéal,
réalisable
un jour en Europe, dans lequel les «autochtones »seraient soumis à un impôt spécial et le problème du voile
islamique dans les écoles peut-être résolu par son port obligatoire pour les «
vraies croyantes ». Voilà la
vision que l’on nous promet : citoyens minoritaires, des dhimmis.
Certes les Arabes peuvent
être légitimement fiers de leur héritage mais encore doivent-ils accepter celui
de leur prochain.
Penser ou affirmer qu’une
religion, une civilisation, peu importe laquelle,
soit « supérieure » à une
autre est une aberration et une hérésie. D’après la tradition juive, reprise
tant par la chrétienté que par l’islam, un seul homme fut crée à l’origine afin
que nul ne puisse affirmer : « mon père est supérieur au
tien » et si la parole de Dieu fut donnée à Moïse dans le désert,
qui n'appartient à personne, c’est parce qu’elle s’adresse à tous, sans
exclusive.
Parlons de l’Arabie
Saoudite qui chassa tous les « infidèles », leur prohibant, sous peine
de mort, l’entrée du Hedjaz durant des siècles. Elle n’accepta de recevoir des
Occidentaux – chrétiens uniquement – que depuis la découverte du pétrole, sa
seule richesse dont les revenus sont si mal employés.
Nous ne parlerons pas
d’Henry Kissinger, Juif américain, qui foula ce sol comme représentant du
gouvernement des Etats-Unis, ni des soldats juifs américains, venus défendre,
avec leurs concitoyens, ce pays contre la menace irakienne et qui y sont
stationnés mais aucun Juif n’est toléré sur cette terre arabe. Est-ce là une
preuve de tolérance ?
Signalons qu’une femme
seule ne peut entrer dans le pays.
Jusqu’en 1948,
cinquante-quatre mille Juifs vivaient dans la péninsule arabique, principalement
au Yémen. Quelques dizaines habitaient le Koweït, Bahreïn, les Emirats. Ils
furent expulsés en 1948 et un Juif aujourd’hui y est pratiquement interdit de
séjour.
En 1985 je m’étais lié
d’amitié avec un client potentiel koweïtien qui, bien que connaissant mes
origines, m’invita à lui rendre visite. La firme qui m’employait avait des
clients locaux et le marché était important. Mon ami réussit à m’obtenir le visa
et je fis le déplacement. Mes contacts n’ignoraient pas ma religion mais m’incitèrent à garder le
silence car, si je venais à être découvert je risquais, dans le meilleur des
cas, la prison avant l’expulsion, dans le pire, le poteau sous le fallacieux
prétexte d'espionnage. Je ne fus pas
inquiété mais, je l'avoue, je n'étais guère
tranquille.
Le Koweït est un pays bâti sur une seule richesse : le pétrole.
Des fortunes colossales sont aux mains de quelques magnats. L’arrogance est de
règle, les serviteurs traités fort mal, moins bien que les bêtes. Comme dans les
Emirats arabes réunis (et à ce propos, rappellons-nous le drame de Sarah
Balabagan, cette petite bonne Philippine de seize ans, condamnée à mort en
octobre 1995 par un tribunal émirati, pour avoir tué son
maître-bourreau qui entendait la violer).
Le travailleur étranger a
besoin d’un garant qui en est théoriquement responsable. Souvent mal payé, il ne
jouit d’aucun droit. Son employeur détient son passeport. Citoyen d’un pays
européen, il est mieux protégé, mieux loti que le malheureux originaire d’un
pays pauvre : Philippines, Indes, Sri Lanka. Taillable et corvéable à
merci, celui-ci est l’esclave moderne.
Et en Europe ? Que de
drames dans les salons cossus de certains diplomates ou hommes d’affaires arabes
en France ! Drames aussitôt étouffés.
Ces asservis existent dans
toute la péninsule arabique. Se rappelle-t-on que l'esclavage était encore
courant en Arabie Saoudite voici quarante ans à peine ! et, dans certains pays
africains, la traite continue. Des êtres humains s’achètent, se vendent comme du
bétail. L’ONU, le monde le savent
mais rares sont ceux qui l’évoquent.
Les dirigeants occidentaux
ont aussi la mémoire courte et sélective. Ils ont oublié ces centaines de
milliers de Palestiniens expulsés du Koweït, en 1990, après la libération du
pays des forces irakiennes, Arafat s’étant rallié du côté de Saddam Hussein. Qui
s’intéresse à eux ? Sans doute feront-ils partie du nombre de réfugiés
palestiniens que les pays arabes imputent à
Israël !
Cette remarque sort du
cadre de cette étude mais prouve seulement que lorsqu’un régime se base sur la
croyance en la supériorité de la race ou de la religion, les droits de l’homme
sont très vite bafoués. Et si le dhimmi est un Juif, un citoyen de
seconde classe, il ne bénéficie d’aucun égard.
Je l’ai constaté lors de
mon unique séjour au Yémen fin
1991, en compagnie de Roger Pinto et de Sabine Roitman du Crif, le Conseil
représentatif des instititutions juives de France. Nous devions plaider la cause
des quelques centaines de Juifs de ce pays auprès du ministre des Affaires
étrangères Al Aryani. Nous souhaitions une déclaration officielle autorisant les
citoyens yéménites désireux de quitter le pays.
Le voyage avait mal débuté.
Il devait être entrepris dans le plus grand secret, mais les journaux yéménites
avaient eu vent de l’affaire. La veille de notre arrivée, une bombe était
déposée au ministère des Affaires étrangères et des articles au vitriol
accusaient le gouvernement de « vendre » les Juifs. Les commentateurs
évoquaient même un pont aérien par des avions d’El Al et de l’armée israélienne
supposés venir les chercher. La veille de mon départ de Bruxelles, un colis
suspect était découvert devant mon domicile !
J’ai vu, de mes yeux vu, le
mépris avec lequel les Yéménites traitaient leurs Juifs. J’ai vu, de mes yeux
vu, la crainte et la méfiance dans le regard de mes coreligionnaires contraints
au silence. Il a fallu que nous leur récitions intégralement le Chema
Israël pour qu’ils nous acceptent enfin comme des leurs et acceptent de
parler à l’un d’entre nous pendant que l’autre occupait le « guide ».
J’ai vu cet ardent désir de fuir enfin ce pays grandiose mais si inhospitalier
envers ses Juifs.
Le Juif se distingue au
premier coup d’œil car il ne peut arborer une arme, la djambiya, ce
redoutable couteau recourbé qui orne le vêtement de chaque Yéménite musulman
adulte.
Cette crainte je l’ai lue
aussi dans les yeux des quelques vétérans de la communauté juive du Caire.
Je me souviens d’avoir
organisé un voyage pour fêter le dixième anniversaire du traité de paix entre
l‘Egypte et Israël. Je voulais interviewer un des rares Juifs, délicieux
octogénaire, décédé aujourd’hui.
Monsieur Japhé répondait de bonne grâce à toutes mes questions mais lorsque je
l'interrogeais sur les rapports entre les Juifs et le gouvernement, il avait
blêmi, suppliant : « ne parlons pas de politique s’il vous
plaît ».
Une éducation de plusieurs
siècles ne se refait pas. Le Juif ne devait pas attirer l’attention, ni se mettre en vue. Il devait arborer
ce qu’il est convenu d’appeler un profit bas.
Nos aînés avaient une peur
panique de celui qui « faisait de la politique » car il risquait de
mettre en danger la communauté par ses agissements. Ils avaient hérité cette
angoisse de l’Empire ottoman qui accordait à ses minorités tous les droits
culturels et cultuels mais leur interdisait celui de s’engager en
politique : le risque de contester l’autorité du Sultan était grand.
Les quelques Juifs qui,
durant l’histoire, conseillèrent princes ou ministres, finirent mal et firent
courir de grands risques à leurs coreligionnaires.
Pour cette raison, nous ne
voyons pas souvent, aujourd'hui non plus, beaucoup de Sépharades en affaires
publiques.
Parfois ma passion
m’entraînera. Si je ne me considère pas en exil, j’ai été par contre exilé. Je
n’en veux pas (je n’en veux plus ?) aux Egyptiens d’avoir rendu la vie de
mes parents difficile, les obligeant à un départ qui les coupait de leurs
racines, de leurs familles, de leurs amis, de leur travail, les forçant à
abandonner leurs morts. Un vers de Baudelaire me vient aux lèvres : « les
morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs » ( La servante au
grand coeur).
Avant de clore ce chapitre,
livrons quelques chiffres. Ils sont éloquents.
Algérie
150.000 pas de chiffres
mais estimation de moins de 50
Bahreïn
400 20
Egypte
90.000
50
Irak
140.000 moins de 100
Liban
5.000
70
Libye
40.000
0
Maroc
300 .000
2.500
Soudan
400
0
Syrie
35.000
120
Tunisie
120.000
1.500
Yémen (Aden compris)
60.000 200
Total
940.800
4.260
Les chiffres de 1948 sont
tirés du « Million oublié, Réfugiés juifs des pays arabes » publié par
l’Organisation mondiale des Juifs originaires des pays arabes (WOJAC) le 4 mars
1988 à Genève. Ceux de 2002 sont basés sur des estimations du Congrès Juif
Mondial.
Près de sept cent cinquante
mille Juifs trouvèrent refuge en
Israël.
Les pays arabes, un
paradis, avez-vous dit ?