
Couverture du numéro 1 de Los Muestros (fin 1990) dessinée par Inès Daniela Rahmani
Etre sépharade aujourd’hui
J’ai tenté, au fil de ces pages, de débroussailler le
terrain en donnant un aperçu, rapide et superficiel, du monde sépharade tel
qu’il se présente en ce début de 2004. Mais il est important, pour le lecteur
qui ne s’est pas nourri de cette culture si vivifiante de comprendre ce que veut
dire être sépharade aujourd’hui.
Chacun a, bien entendu, sa propre
vision. Laissez-moi vous livrer la mienne, évidemment lacunaire.
Etre
sépharade aujourd'hui, c'est avoir le soleil en soi. Il nous materne tous mais,
pour le sépharade, il revêt une sensibilité particulière. C'est le soleil
emporté, pour beaucoup d'entre nous, de cette Espagne qui fut et nous est encore
chère, soleil enrichi de celui de l'Empire ottoman, additionné d'une touche de
celui qui illumine les Balkans, berce la Grèce, caresse l'Italie; il s’ennoblit
par celui d'Israël vers lequel convergent nos regards et nos cœurs.
Etre
sépharade aujourd’hui, c'est porter en soi un peu de cette péninsule ibérique
qui, à un moment funeste de son histoire, n'a plus voulu de nous. C'est
remplacer le souvenir douloureux de Ferdinand et d'Isabelle par celui, plus
ancien, d’Alphonse VI l'empereur des trois religions.
Etre sépharade
aujourd'hui c'est avoir en soi cette hildageria, cette noblesse chevaleresque
qui fait le charme de cette Tiera de Sefarad toujours chère à nos âmes et
que cinq siècles d'absence n'ont pas altéré dans notre mémoire collective. Comme
l’affirmait un notable stamboulite: «chaque Sépharade est un
prince», mais sans jamais oublier qu’être prince n’octroie que le
droit de servir, et crée des devoirs et si parfois le Sépharade regarde de
haut son semblable c’est pour mieux l’aider à se relever.
Etre sépharade
aujourd'hui, c'est maintenir cette langue, seul trésor emporté en 1492. C'est
encore la parler et l'enrichir comme toute langue vivante, en hispanisant des
mots autres.
Etre sépharade aujourd'hui, c'est tenter d'être, comme nos
aïeux, un pont entre les civilisations. Nos ancêtres de l'Ecole des Traducteurs
de Tolède ne furent-ils pas le trait d’union entre les civilisations latine et
arabe apportant à l’une et à l’autre la connaissance et le savoir?
Etre
sépharade aujourd’hui, c'est se souvenir, sans en tirer gloriole, que nos grands
poètes et nos grands penseurs, issus de cette terre dont ils ont vanté la
douceur, ont contribué à sa grandeur. C’est essayer de suivre, à notre mesure,
leurs traces.
Etre sépharade aujourd'hui, c'est savoir se pencher pour
mieux écouter l'autre. C'est lui prêter une oreille compatissante et sincère,
c'est essayer, toujours, de rendre le bien pour le mal sans tolérer l'injustice
ni la méchanceté. C'est défendre le faible et l'opprimé et protéger la veuve et
l'orphelin.
Etre sépharade aujourd'hui, c'est vibrer pour son histoire,
c'est transmettre sa culture, c'est s'affirmer universel.
Etre sépharade
aujourd'hui, c’est avoir le sens de la fête et pouvoir la faire, même avec un
rien. C’est saisir toute circonstance et provoquer toute occasion de fêter ce
qu’on veut, quand on veut, où l’on veut. Pour le plaisir. Le sien et celui de
l’autre.
Etre sépharade aujourd'hui, c'est avoir la joie de vivre
chevillée au corps et louer D.ieu en ponctuant chaque phrase d’un be ezrat
Hachem, grâce à D.ieu, Mach’Allah, si kyere el D.yo en hébreu,
en français, en arabe ou en judéo-espagnol. Même pour l’agnostique ou
l’athée.
Etre sépharade aujourd'hui, c’est avoir le sens du partage et de
l’honneur. C’est s’être abreuvé à une double, à une triple culture et en avoir
fait une synthèse toute particulière, la nôtre.
Etre sépharade
aujourd'hui, c’est être le sel qui donne le goût au pain. Les Chrétiens, sont la
farine, les Musulmans le levain. Ou est-ce le contraire? De cette union
est né le pain. Les Sépharades, les Juifs sont le sel et le pain est devenu
meilleur.
Etre sépharade aujourd'hui, c'est être Juif, tout
simplement.