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Regards n° 579
Moïse Rahmani s'insurge contre l'oubli
Après l'Exode oublié, Juifs des Pays rabes, Moïse Rahmani nous revient avec deux nouveaux livres Sous le joug du Croissant et Sépharades 2004. Un état des lieux. Il revisite ce qu'il appelle "le mythe de la coexistence pacifique entre Juifs et musulmans", avant de s'attarder sur l'histoire des communautés sépharades.
La cohabitation entre Juifs et musulmans en territoire d'islam n'était-elle pas aussi bonne qu'on le prétend?
Abstraction faite de la Shoa, l'ensemble des victimes des pogroms russes, polonais et allemands n'excède probablement pas l'ensemble des petits pogroms successifs perpétrés dans les pays arabes disait déjà Albert Memmi en 1974, dans Juifs et Arabes. L'âge d'or n'a duré en réalité u'une courte période –celle de la colonisation ou des protectorats-, seul moment où les droits étaient identiques pour tous et le statut du dhimmi, réservé aux Peuples du Livre, aboli. Les Juifs vont parfois se découvrir plus nationalistes que les Arabes eux-mêmes et se retrouveront parmi les pionniers des mouvements d'émancipation, se battant pour le droit des habitants à diriger leur pays, en Egypte, au Maroc, en Tunisie ou en Irak, par exemple. Après 1948 et l'indépendance d'Israël, on note une ségrégation de fait, même s'il elle n'est pas comparable à la dhimma. La loi coranique, toujours en vigueur en Arabie Saoudite, et certaines pratiques au Yémen tirent leur origine du Pacte d'Omar du VIII° siècle (corps de règles régissant le dhimmi, l'adepte de la religion du Livre, qui devra payer un impôt pour se voir assurer la protection du gouvernement musulman), comme l'interdiction pour les Juifs yéménites d'arborer une arme, toujours d'actualité. La réintroduction de ce Pacte est d'ailleurs encore prônée dans les prêches des mosquées.
A qui a profité l'entretien du "mythe" de la cohabitation ?
Ce sont les Juifs eux-mêmes qui ont développé ce mythe au XX° siècle pour faire le reproche au chrétiens d'avoir, pour leur part, maltraité les Juifs. Mais il se retourne finalement contre eux, puisque certains musulmans s'en servent aujourd'hui pour montrer qu'ils se sont toujours bien conduits avec notre communauté.
Votre Etat des lieux dresse la situation des Sépharades dans le monde aujourd'hui, en partant de 1492, date de la découverte de l'Amérique et de l'expulsion des Juifs par les Rois catholiques. Votre militantisme en faveur des Sépharades s'est révélé avec "Sépharad'92", il a encore été récompensé il y a peu par le Prix Marcel Marinower…
"Sépharad'92" est en effet le comité international que nous avons fondé pour commémorer ces évènements dans les différents pays où les communauté juives sépharades avaient été chassées. Nous avons aussi tenu à faire reconnaître les 200.000 Sépharades exterminés pendant la Shoa, et qui ont longtemps gardé leurs blessures secrètes, en demandant l'ajout d'une plaque en judéo-espagnol au Mémorial d'Auschwitz-Birkenau. Une plaque qui n'a été placé que l'an dernier, grâce aux efforts conjugués de Haim Vidal Sephiha, du docteur Selma Israël et de Michel Azaria.
LA Belgique compte quelque 2.000 Sépharades, au sens large du terme, et le Prix Marinower est une reconnaissance de ce monde sépharade comme partie intégrante, incontournable et vitale de la communauté. Il s'agit de toute une culture dont on parle peu, originaire de Rhodes, du Congo, d'Espagne, de l'Empire Ottoman et de Babylonie en ce qui me concerne. C'est pour recréer artificiellement ces racines qui me manquent, pour remplir ces quelques blancs de ma vie que j'ai créé le journal Los Muestros il y a quinze ans. Je suis moi-même issu du mariage entre l'Orient et l'Occident. Cela fait-il de moi un "vrai" Sépharade ? Je l'ignore. Je reste convaincu que dans une ou deux générations, on ne fera plus la distinctions; des Sépharades et des Ashkénases, seuls resteront les Juifs.
Propos recueillis par Géraldine Kamps
Moïse Rahmani, Sous le joug du Croissant. Juifs en terre d'islam, Editions de l'Institut Sépharade Européen, Bruxelles – Sépharades 2004. Un état des lieux, Editions N.L.A., Asnières
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