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Moïse Rahmani

Primo Europe, Paris, 20-09-2005

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Mon rocher s’était brisé

Témoignage de Moïse Rahmani

Primo Europe : Moïse Rahmani, vous êtes le créateur de l’Institut Séfarade Européen, à Bruxelles, où vous résidez, ainsi que le créateur et le rédacteur en chef du magazine trilingue Los Muestros, entre autres innombrables activités militantes, toutes tournées vers la paix entre les peuples et le droit d’exister pour l’état d’Israël. Vous êtes également l’auteur de nombreux ouvrages (voir bibliographie en fin d’article).
Primo aimerait en savoir davantage à votre sujet.

Moïse Rahmani : Je suis né au Caire, fin août 1944. Sale période… Je sais que mon père avait réussi l’exploit de se procurer une caisse de whisky pour fêter dignement ma naissance. J’étais le premier Rahmani mâle de la famille !

J’ai vécu une enfance heureuse, comme tous les jeunes des pays dits arabes, car nous étions particulièrement protégés par nos parents. Toutefois un souvenir a refait surface il y a quelques années, déclenchant en moi une obsession de dire la vérité sur nos vies en terre d’islam. Un souvenir précis, daté de mai 1948. A cette époque, en raison de l’attaque de l’Egypte et d’autres pays arabes contre le jeune état d’Israël, le gouvernement du roi Farouk avait décrété le black-out dès le début des hostilités.

Nous devions couvrir nos fenêtres avec du papier kraft bleu et des tentures. Un soir, Il y eut une alerte aérienne sur le Caire vers 20 H. Comme tout enfant curieux et inconscient du danger – j’avais 4 ans ! - j’ai écarté un peu le rideau. Le policier de faction en bas (y en avait-il un devant chaque maison juive ?) a donné un strident coup de sifflet et a hurlé : « Eteins la lumière, Juif, fils de chien ! » Puis il est monté pour arrêter « l’espion » ! Je revois encore ma mère, tremblante, affolée, suppliant le policier de nous laisser tranquille.

Mes parents nous avaient enseigné trois points essentiels :
1. Ne jamais parler de religion avec qui que ce soit, afin que nos propos ne fussent pas mal interprétés et que l’on ne nous accusât pas d’avoir blasphémé le Coran ou Mahomet. Nous risquions, tout simplement d’être tués en toute impunité.
2. Ne jamais aborder de questions politiques.
3. Ne jamais s’aventurer seul ou que ce soit, ni suivre qui que ce soit. La hantise de toutes les mères était le kidnapping d’enfants juifs et chrétiens par des musulmans afin de les convertir et d’en faire des mendiants.

A cette époque, l’atmosphère était parfois insoutenable. Des gens furent arrêtés simplement pour avoir fumé dans la rue. Un oncle de mon père fut arrêté et jeté dans un camp d’internement, nous ignorons encore pourquoi aujourd’hui.

Primo : Quels sont vos premiers souvenirs d’enfant ?

Moïse Rahmani : Mon père avait été destitué de sa nationalité égyptienne. Je me rappelle, comme si c’était hier, nos courses de consulats en cabinets d’avocats et ministères pour tenter d’obtenir un passeport.

Je me souviens des discussions angoissées de mes parents avec leurs amis, de leurs interrogations sans réponse certaine ; « où va-t-on aller ? » Et on parlait de là-bas. Là-bas ça ne voulait rien dire pour nous, les enfants. Mais eux, lorsqu’ils disaient là-bas, ils baissaient la voix.

Je me souviens du départ de deux des frères de ma mère pour l’Australie. Ils ouvraient la route pour tous. Nous étions en 1948. Qu’allait-il leur arriver ? Qu’allait-il nous arriver ? Questions lancinantes qui ridaient le front de nos parents.

Je me souviens de notre terreur lors des incendies de 1952. En effet, le peuple égyptien, encouragé par les officiers dirigés par Nasser, las de la corruption et de la vie dissolue de Farouk, avait attaqué et brûlé la ville moderne, symbole de richesse insupportable à leurs yeux. L’estimation des dégâts dépassa les vingt-cinq millions de dollars de l’époque ! Les magasins juifs furent naturellement les premiers visés, obligeant leurs propriétaires à fuir. Notre famille est venue vivre chez nous pendant quelques jours, ainsi qu’une poignée d’amis, lesquels, en tant « qu’étrangers », fuyaient le danger et l’insécurité qui menaçaient « européens et juifs ».

Le mari de ma tante maternelle était bijoutier ; un commerçant de plus ruiné par les vandales. Je me rappelle l’avoir accompagné afin de rechercher dans les gravats et la cendre quelque bijou oublié par les pillards.

Puis Farouk dut abdiquer en faveur de son fils, Ahmad Fouad, et s’exila en Italie. Le général Naguib, populaire, sage et modéré, occupa alors le devant de la scène, mais le pouvoir était en fait entre les mains de Nasser. Je me souviens de l’espoir immense apporté par Naguib en 1952 par sa présence à la synagogue du Caire pour l’office de Kippour. Que le numéro un du gouvernement vienne nous rassurer en rappelant que nous étions aussi des enfants de l’Egypte provoqua l’euphorie. Naguib était sincère, mais il y avait Nasser…

Nasser était inconnu des Juifs. Il appartenait au seul bataillon qui s’était défendu à Falouga lors de la guerre de 1948 et faisait figure de héros parmi ses camarades militaires. Anti-occidental, farouchement antisémite ; ses déclarations, que je cite dans mon livre l’Exode oublié, en sont une preuve. Nasser est d’abord resté dans l’ombre puis, une fois son pouvoir assis, s’est débarrassé de Naguib.

Je me souviens, lors du Pourim qui a suivi le renversement de Farouk, du nombre d’enfants déguisés en Naguib…. Je me souviens de sa mise en résidence forcée, suivie des discours incendiaires de Nasser, ravivant la peur chez nous.

Je me souviens de l’assassinat de Mr Carmona, notre voisin du dessus. Il avait « glissé » sous les rails du tram. Il a agonisé pendant des jours et ma mère fut l’une des seules personnes à avoir eu le courage de lui rendre visite.

Nous avions « vendu »nos meubles pour quelques livres égyptiennes… Il était interdit d’emporter plus d’un bijou par personne. La belle-sœur de Maman étant couturière, elle dissimula quelques bijoux – nous n’étions pas riches - dans des robes.

Nous avons dû tout abandonner: bibelots, tapis etc. et même nos photos ! Nous n’avons pas été autorisés à emporter nos photos en 1956. Ca a changé en 1957 semble-t-il. Les quelques photos que j’ai pu recueillir (tout au plus une dizaine, de mes parents) étaient des copies envoyées à la famille en Australie ou au Congo.

Un agent des douanes m’a confisqué ma collection de timbres, que j’avais tenu à emporter malgré les dénégations de maman…Les valises avaient été ouvertes et le contenu jeté à terre… Et encore, nous étions des privilégiés puisque un courageux ami de Papa, un officier, nous avait accompagnés. Les autres relations de mes parents, parmi lesquelles de hauts fonctionnaires, étaient soudain devenus amnésiques. ; ils nous avaient commodément « oubliés ».

Primo : Ou vous a mené ce départ ?

Moïse Rahmani : Nous sommes arrivés au Congo, où habitait déjà ma famille paternelle. Ma mère correspondait régulièrement avec Esther, sa meilleure amie réfugiée à Haïfa. Le fils d’Esther, Rony, m’a restitué, (…) en Israël, il y a près de 30 ans, toutes les lettres de ma mère à la sienne. Ces lettres ont cinquante ans !

Je n’ai pas osé les ouvrir pendant près de 30 ans. J‘en ai fait des photocopies et les ai reliées pour les remettre à mes enfants lorsque je sentirai qu’il est temps pour moi de clôturer « ma » page.

A la fin des lettres de Maman, il y a une missive de mon père informant Esther : « Notre chère Inès n’est plus ». Ensuite se trouve une lettre de moi à ma femme et mes deux enfants pour les informer de la mort de mon père ; mon rocher s’était brisé.

J’ai récemment feuilleté un de ces dossiers; ma mère confiait à son amie que je ne m’habituais pas au Congo, que j’étais devenu un enfant difficile, que j’avais beaucoup changé.

Cet exil a détruit nos familles. Elles ont éclaté. Maman et son frère le plus proche sont morts deux ans après…Je n’ai jamais revu ma famille d’Australie mais j’ai gagné une famille au Congo où je restais cependant, quoiqu’on dise, l’étranger. J’ai eu des difficultés à me faire des amis, et j’ai même été insulté par un de mes camarades juifs : « Sale arabe, c’est vous qui (…) avez attaqué Israël ! » Une perle, non ?

Cet exil a fait que nous avons laissé nos morts derrière nous. Je suis loin des miens vivants, et plus de six mille kilomètres séparent Maman, enterrée à Elisabethville (Lubumbashi) le 4 janvier 1959, de Papa (il a plus de chance, il repose à côté de sa mère) à Cape Town, depuis le 23 février 1972.

J’ai pu me rendre sur la tombe de mon père pour le 25e anniversaire de son décès. Et sur celle de ma mère, en octobre 2004, après 36 ans…

A deux reprises on avait dérobé (…) la pierre tombale de ma mère et personne ne savait où était sa tombe. Puis quelqu’un a retrouvé le plan du cimetière et j’ai fait refaire la plaque.

C’est dur de les savoir si loin. C’est dur de savoir qu’ils n’ont pas de visites. C’est dur de savoir qu’ils sont désespérément seuls. Dans ma jeunesse, la coutume étant que les enfants n’aillent pas au cimetière, je ne sais pas toujours aujourd’hui encore où reposent mes grands-parents.

J’ai fait figurer sur mon site www.sefarad.org toutes les pierres tombales d’Elisabethville en accolant la photo de la tombe de ma mère à celle de mon père, afin de les réunir enfin, même virtuellement. Mais ça reste très douloureux de ne pouvoir déposer une petite pierre sur leur tombe.

Et quand mon tour viendra, où serai-je ? Seul aussi. Qu'a fait le jeune Moïse Rahmani au Congo ?

Moïse Rahmani : J’ai débuté dans le commerce ; hélas, en 1964 les aléas de la situation politique ont voulu que je perde tout notre capital, lors de la révolte des Muleslistes (du nom de leur chef, Pierre Mulele) à Stanleyville. J’avais envoyé de la marchandise à un client, plus de cinq millions de FB (cent mille dollars de l’époque) : elle a été dérobée à l’arrivée.
J’ai alors vendu, avec succès, des produits financiers.
Puis j’ai quitté le Congo en 1969 pour l’Italie, où j’ai pris la responsabilité d’une équipe de vente.

Un matin douloureusement inoubliable de 1970, j’apprends tout à la fois que mon père a un cancer et que ma « boîte » a fait faillite… Il me fallait nourrir ma famille, acheter du lait à mes enfants ; j’ai tâté du commerce des pierres précieuses, et je devins l’un des pionniers de la vente de diamant à des banques et des sociétés d’investissement.

J’ai par la suite créé ma propre affaire, que j’ai revendue, en partie à cause de gros ennuis de santé, et d’autre part pour me consacrer à la communauté juive à laquelle j’appartiens, on l’aura compris, bénévolement, bien entendu, et à mon journal, Los Muestros, fondé en 1990.

Le destin vous a fait beaucoup voyager ?

Moïse Rahmani : Certes ; jugez-en plutôt ; né en Egypte en 1944 et exilé en 1956.
Arrivé au Congo en 1956 pour le quitter en 1960. Puis l’Italie, la Belgique, Le Luxembourg, la France… J’ai envie, puisque vous souhaitez entendre mes souvenirs, de raconter ces anecdotes qui feraient peut-être écarquiller les yeux des enfants d’aujourd’hui.

A 16 ans, pour différentes raisons politiques j’ai eu le choix de vivre soit en Europe, soit en Afrique du Sud, chez mes oncles.

J’ai rencontré un belge d’une trentaine d’années ainsi que deux frères portugais de 20 ans qui avaient fui le Kivu au volant d’une camionnette, et qui m’ont proposé de les accompagner à Pretoria, car j’étais le seul à parler l’anglais. J’ai accepté. Nous avons roulé pendant 6 jours, mangeant et dormant dans la voiture. Mon père, qui me croyait parti en avion, (il n’aurait pas accepté ce départ dans ces conditions) a commencé à s’alarmer, après deux jours sans nouvelles. On prévint la police de ma disparition, et ma photo fut diffusée en première page du plus grand journal de Cape Town; pour la drague c’est super !

Après bien d’autres tribulations que je vous épargne je suis enfin arrivé à Pretoria puis Johannesburg et enfin Cape Town.
Je vous le rappelle, je n’avais pas encore 16 ans. Mon oncle ne pouvant pas me loger, j’ai subi comme une honte d’être pris en charge par la communauté, en tant que réfugié.

Plus tard, j’ai quitté Cape Town pour Elisabethville (de nouveau 6000 kilomètres) dans une coccinelle (VW) avec deux voyageuses, une belge, une grecque, et… un bouledogue ! Six jours de voyage avec ce chien, énorme et affectueux…Toutes mes tribulations ; sachez seulement qu’en 1969, marié, père d’une petite fille née à Kinshasa, j’ai quitté le Congo pour l’Italie.

Et je me souviens qu’à l’occasion de la mort de mon père, je me suis aperçu qu’il n’y avait pas assez de Juifs à Sanremo pour réunir un mynian* et prier ; il me fallait aller à Menton, chez les Ashkénazes, ou à Nice chez les Séfarades, pour dire le Kaddish. 2 heures de route…
J’ai ensuite quitté l’Italie pour le Luxembourg, où j’ai travaillé comme gérant de fortune – pas la mienne, celle d’autrui ! – dans un fonds de placement. J’y ai découvert des irrégularités et en ai averti la commission bancaire, après avoir demandé aux gérants du fonds de régler ces « problèmes » – ce qu’ils n’ont pas fait. Mais ils m’ont viré !

Parlez-nous davantage de vos occupations personnelles

Moïse Rahmani : Mes obligations professionnelles m’ont amené en Belgique dans les années 80. J’y ai retrouvé une relation du Luxembourg qui fréquentait un centre communautaire, Le Cercle Ben Gourion, où j’ai participé à la création d’un mouvement de jeunes.

Ce Centre possédait une radio, radio Judaïca, où j’ai animé des émissions politiques et culturelles. J’ai vite pris goût à la radio ; je continue d’y sévir 20 ans après. Je me suis impliqué dans d’autres associations, devenant dans le même temps administrateur du Cercle Ben Gourion, administrateur du Comité de Coordination des Organisations juives de Belgique, dont j’ai refusé à deux reprises la présidence, car j’estime indécent qu’un non belge puisse représenter les intérêts du judaïsme belge.

J’ai été administrateur du Musée juif de Belgique, je suis toujours au conseil d’administration de l’Institut d’Etudes du Judaïsme dépendant de l’Université Libre de Bruxelles et moi qui suis rêveur et idéaliste, je fais même partie du Comité des Sages !

J’ai contribué à la fondation du magazine Contact J il y a 20 ans et créé le Bulletin de la communauté sépharade, cinq ans plus tard.

J’ai créé l’Institut Sépharade et la revue Los Muestros il y a 15 ans.

J’ai siégé au Conseil de la Synagogue Sépharade de Bruxelles pendant une dizaine d’années, et j’y ai également occupé le poste de responsable du comité Sépharad’92 en 1992.

A cette date et pour commémorer les 500 ans de l’expulsion des Juifs d’Espagne, j’ai initié une année d’événements, au rythme d’une à deux manifestations par mois ; concerts, expositions, conférences… Cette année fut « inaugurée » par André Chouraqui, Samuel Pisar et Hatchewell Toledano, en présence de 2000 personnes. Le gouvernement belge et le corps diplomatique étaient présents ; il fut procédé à une remise de la Médaille de Reconnaissance aux ambassadeurs des pays qui avaient reçu les Juifs en 1492, dont le Maroc…

Je voudrais mentionner aussi mon voyage « Egypte-Israël » pour fêter le 10e anniversaire du Traité de paix entre l’Egypte et Israël, avec audience chez Boutros Ghali... Ainsi le petit Juif, insulté et menacé en 1948, obligé de s’exiler, revenait pour une cérémonie officielle de réconciliation. Mes parents ont dû bien rire, là-haut….

Primo : Nous nous sommes laissés dire que vous aviez pris des risques dans vos activités bénévoles ?

Moïse Rahmani : Vous savez, vivre c’est risquer quelque chose, souvent… Alors j’évoquerai un voyage secret au Yémen en 1991, en compagnie de Roger Pinto et Sabine Roitman. Deux jours intensifs à la découverte des communautés juives.
Nous voulions, et avons, rencontré le ministre des Affaires étrangères du Yémen pour présenter notre requête : laisser partir les Juifs.

49 d’entre eux sont partis quelques jours après notre intervention. Israël nous avait déconseillé ce voyage, bien trop risqué. La veille en effet, une bombe avait été déposée au ministère des Affaires Etrangères et durant notre séjour, les journaux locaux parlaient de « vente des Juifs du Yémen » et de pont aérien avec El Al pour les évacuer. Pas confortable, comme situation !

J’ai tenu aussi à célébrer un Seder à Sarajevo en guerre. J’ai été invité par les gouvernements hollandais et bosniaque (pourquoi moi ?) avec 3 autres dirigeants communautaires juifs, en 1995, afin de manifester le soutien à l’organisation juive. A ce Seder organisé par la BENEVOLENCIJA l’organisation caritative juive, étaient présents président et ministres bosniaques, ainsi que les autorités religieuses catholiques, orthodoxes et musulmanes Les forces de l’Otan étaient là également, le général Morillon à leur tête.

Quelle expérience marquante que celle de vivre un Seder à quatorze heures, sous haute protection de l’Onu !

Je terminerai par le B’nai Brith, la plus importante des organisations juives, que j’ai ralliée à Luxembourg en 1973, et à Bruxelles en 1980. Les idéaux du B’nai Brith étaient les miens depuis toujours. Sa devise était « Servir », être au service des autres dans la discrétion, défendre Israël. J’occupe des fonctions au comité du BB depuis près de 20 ans. Responsable de l’Anti Deaffamation League, j’ai été élu président du BB Bruxelles à plusieurs reprises.

Si on fait taire les dissensions internes, le BB est une organisation admirable qui a un grand rôle à jouer au bénéfice du Judaïsme et d’Israël. Dans la discrétion. Nous avons aussi un rôle éducatif (la lutte contre l’antisémitisme et la démonisation d’Israël), un rôle humanitaire (l’aide aux pays de l’Est et à tous ceux qui souffrent). Mais les querelles de personnes minent notre engagement, hélas, car l’esprit BB se perd.

Primo : En tant que responsable du B'nai Brith, quelles actions y avez vous initiées ?

Moïse Rahmani : J’en citerai une. Un de mes grosses activités a été la journée en faveur de la libération des Juifs de Syrie.
C’était en 1986. Outre celui d’Elie Wiesel, nous avions obtenu le patronage de 26 prix Nobel ; la manifestation a été relayée dans 19 pays et 26 villes. Nous avions invité l’ambassadrice de Syrie, Siba Nasser, qui déclina l’invitation. Sur l’estrade, sa chaise resta donc vide ; nous y posâmes un drapeau syrien. Celle d’à côté fut pour un Juif syrien ayant fui son pays et venant témoigner…

La salle était pleine, il y avait nombre d’agents syriens. L’ambassadrice a tout fait pour empêcher la manifestation, alors que nous ne demandions qu’une déclaration officielle : n’importe quel citoyen syrien doit être libre de quitter le pays.

Plus tard, j’ai été approché par un journaliste anglais se disant juif et m’invitant à visiter la Syrie (aux frais de la Syrie) pour constater que tout allait bien. J’ai répondu que j’étais d’accord à condition qu’une équipe de TF1 nous accompagne, (Blanche Weber avait couvert cette manifestation en venant de Paris), à nos frais. Bien sûr l’invitation n’a pas été maintenue. Il parait qu’on glisse facilement dans la rue, à Damas ou à Alep, et que les trottoirs sont mortels…

Et la Belgique ?

Moïse Rahmani : Le Judaïsme en Belgique, comme ailleurs, est tout le temps divisé ; il y a les religieux, et les autres ; les gens de gauche (de moins en moins) et les autres, etc., etc.
Les Juifs, en Belgique, en Europe et ailleurs ont le sentiment d’être abandonnés. L’antisémitisme ne se cache plus. On a entendu, il y a peu, sur la 5, quelqu’un dire : « si les Juifs sont mal aimés et persécutés depuis 2000 ans, ce n’est pas sans raison : il doit bien y avoir quelque chose ? »

Recrudescence de l’antisémitisme ? Bien sûr.
Il faut lutter. La lutte doit passer par l’éducation ; c’est long. L’enseignement du mépris, véhiculé par l’Eglise pendant 1800 ans, ne s’est pas encore transformé en enseignement de l’estime.

Les textes de l’islam doivent être corrigés, ce qui est impossible. Selon l’islam, si dans les Ecritures on ne parle pas de Mahomet c’est que Juifs et Chrétiens, surtout les Juifs, ont falsifié le message. Tant que ces théories resteront dans les mentalités (Juifs déicides pour les Chrétiens, falsificateurs des textes pour les Musulmans) comment peut-il y avoir une fin à l’antisémitisme ?

L’antisémitisme ne se cache plus. La forme la plus vicieuse en était l’antisionisme. Maintenant les deux s’affichent de concert : La dernière conférence de l’OSCE, (The Organization for Security and Co-operation in Europe) l’a reconnu.

Pour finir, je vous livrerai ces quelques réflexions très simples, ces remarques que j’ai faites tout au long de ma vie : je suis italien et j’aime l’Italie mais je ne peux pas oublier que pour un tiers des Italiens, le Juif n’est pas un Italien comme les autres.

J’aime la Belgique, où j’habite, mais je ne peux pas oublier le Premier Ministre de Belgique, Mertens, déclarant dans un dîner organisé par l’équivalent du CRIF belge, devant les présidents des organisations juives belges : « La situation de votre pays et de votre gouvernement, comprendre « Israël ». Cela en dit plus long que toutes les démonstrations théoriques…

J’aimais la France, mais elle m’a laissé tomber. Je ne peux oublier de Gaulle affirmant que les Juifs sont « un peuple sûr de lui et dominateur ». C’est de moi qu’il parlait, de moi qui avais été élevé dans l’amour de la France, moi qui avais appris « nos ancêtres les Gaulois », moi à qui ma mère affirmait : « Tout homme a deux patries ; la sienne et puis la France », moi qui connais la Marseillaise, mais pas l’hymne italien !

Le peu de temps que j’ai vécu avec ma mère, sioniste fervente, le premier voyage en Israël que j’ai accompli, à son décès, avec mon père, en mai 1959, m’ont donné à jamais l’amour du pays de mes ancêtres.

Je ne pourrai jamais, jusqu'à mon dernier souffle, oublier la fierté éblouie et naïve dans le regard de mon père, dans ce train qui nous emmenait de Tel Aviv à Haïfa afin d’y rencontrer Esther, l’amie de Maman : « Tu vois, Moïse, ici, l’air est juif, l’arbre est juif, même la vache est juive ! » Si ce n’est pas du sionisme…

Propos recueillis par Yael König © Primo Europe

*Le Kaddish, la prière des morts, requiert la présence d’au moins dix hommes adultes, ce qui constitue le mynian, pour être prononcé.

Bibliographie de Moïse Rahmani :
Rhodes, un pan de notre mémoire, Romillat, Paris, 2000
Shalom Bwana, la saga des Juifs du Congo, Romillat, Paris, 2002
Ces deux ouvrages ont été rédigés sous la direction littéraire de Yaël König.
Les Juifs du soleil ; portraits de séfarades de Belgique, Bruxelles, 2002
Sefarad 2004, un état des lieux : Bruxelles, 2004
L’exode oublié ; Juifs des pays arabes, Raphaël, Paris, 2003 : ouvrage réalisé sous la direction de Yaël König.
La réponse de Noa ; éditions de l’Institut sefarade européen, Bruxelles, 2003
Sous le joug du Croissant, Juifs en terre d’Islam, éditions de l’Institut séfarade européen, Bruxelles, 2004.
Ouvrages collectifs :
Sefardica, Peter Lang, Berne, 1996
Sepharad'92 éditions Sepharad'"92, Bruxelles, 1999
Judéo-espagnol, The evolution of a culture, Thessalonique, 1999
A l'ombre de l'islam, minorités et Minorisés; Ed Filipson, Bruxelles 2005
I want to speak of tenderness, International Center for Ethnic Studies, Colombo, 2005
Mémoires héliopolitaines, Centre culturel français et Al Ahram, le Caire, 2005

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