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Moïse Rahmani

La tentation d'Israël. Lettre au Journal du Dimanche du 9 janvier 2007

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Un article, La tentation d’Israël paru dans Le Journal du Mardi du 9 janvier 2007, me fait réagir. L’article est ci-dessous

Monsieur le Rédacteur en Chef,

L’article de Mme Malika Es-Saidi, «La Tentation d’Israël», paru dans le Journal du Dimanche du 9 janvier appelle de ma part une réaction.

En parlant d’une recherche d’identité de la part de la Communauté juive, Madame Es-Saiid l’accuse de double allégeance. Elle imagine sans doute un «complot des sages de Sion» ourdi par la communauté juive qui serait israélienne avant tout.

Pour Mme Es-Saidi ce serait le CCOJB et la communauté juive de Belgique qui seraient responsables de l’importation en Belgique du conflit du Moyen-Orient.

Hé oui on ne compte plus les mosquées attaquées, les imams et religieux musulmans pris à partie, les voiles que les Juifs arrachent aux femmes musulmanes. Toute cette violence gratuite qui incite et oblige les autorités de notre pays à protéger les lieux de culte, les écoles et les centres islamiques.
Nous le savons tous, n’est-ce pas.
Et, bien entendu, pendant ce temps, les Juifs se baladent ostensiblement, kippa sur la tête, étoile de David au cou, vont dans leurs synagogues, leurs écoles, leurs centres communautaires sans aucun problème ni aucune protection. Pourquoi faire?.

L’antisémitisme, décrié par Madame Es-Saidi, n’est-elle pas une conséquence de l’importation de ce conflit en Belgique? Qui en est responsable? Certainement pas l’ensemble de la communauté musulmane composée, dans son immense majorité, de gens pacifiques et éminemment respectables, mais une petite (et très agissante) minorité islamique qui croît et dont les musulmans sont, peut-être, les premières victimes.

Le fait que la majorité de la communauté juive (signalons que l’UPJB, si chère à Madame Es-Saidi puisqu’une partie de son article lui est consacrée, ne représente que quelques individus égarés, juifs de naissance peut-être, mais viscéralement anti-israéliens) est fortement attachée à l’existence de l’Etat d’Israël est-il condamnable? Demande t-on à un enfant d’aimer seulement un des ses parents? L’Etat d’Israël est essentiel pour les Juifs. Jérusalem est mentionnée près de sept cents fois dans nos Ecritures, jamais dans le Coran. Nous aimons Israël et ceci ne nous empêche nullement d’être des citoyens exemplaires du pays dans lequel nous vivons, respectueux de ses lois. «Fais le bien de ta cité» nous commandent nos sages qui ajoutent, «dina de malkuta, dina»: la loi de ton pays est la Loi. Voit-on ces injonctions, vieilles de trois mille ans, ailleurs?

Madame Es-Saidi veut ignorer que Juif ne veut pas dire Israélien. En nous faisant ce mauvais procès, elle attise l’antisémitisme et jette la suspicion sur la communauté juive.

Madame Es-Said ne voit pas dans les élections au CCOJB la démocratie qui régit la vie communautaire juive, comme celle des pays dans lesquels nous vivons. Quatre candidats. Il n’y a pas chez nous, fort heureusement, des scores «démocratiques» frisant les 100 % ! Non, elle ne relève que l’attachement à Israël. Oui, c’est vrai, nous sommes attachés à Israël, mais ce n’est pas tout.

La communauté juive défend ses valeurs traditionnelles de respect, de tolérance, de main tendue. Elle entend établir des ponts avec les autres communautés. Si, lors de ces discussions, le Moyen-Orient vient sur la table, cela n’en fait pas le seul sujet et ce sujet est usuellement abordé par nos interlocuteurs.
Mais Madame Es-Saidi ignore, volontairement ou non, que les Musulmans de Belgique font leur le combat des Palestiniens. En tout cas, elle ne leur reproche pas cet attachement à la «umma», la communauté musulmane au sens planétaire du terme.

Nous avons vu le CCOJB présent lors des manifestations qui suivirent l’assassinat de cette malheureuse famille marocaine. Nous avons vu le CCOJB protester lorsque des Musulmans se font agresser (jamais par des Juifs signalons-le) mais, Madame Es-Maliki me rectifiera peut-être, je n’ai pas souvenance de protestations de représentants de la communauté islamique (ni de ce groupuscule qu’est l’UPJB) lorsque des jeunes Juifs, ou des rabbins se font agresser. Et ceci arrive régulièrement.

Mme Es-Saidi a frappé aux mauvaises portes pour avoir ses renseignements sur la communauté juive. Un journaliste qui n’interroge que des gens qui ne représentent qu’eux-mêmes, ce qui est le cas de l’UPJB, donne-t-il une image exacte. Une question: agit-elle de même lorsqu’elle écrit sur le monde musulman? Non, car une fatwa est si vite lancée!

J’espère que vous porterez à la connaissance de vos lecteurs ce qui précède.

Veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur, l’assurance de mes meilleurs sentiments.

Moise Rahmani
Ecrivain

*********

La tentation d’Israël?


par Malika Es-Saïdi Tuesday, 09 January 2007

La communauté juive de Belgique compte près de 40.000 personnes, et la large palette d’associations qui l’animent est le signe d’un dynamisme et d’une recherche d’identité symptomatique. A l’occasion de l’élection du président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB), qui en réunit la plupart, on peut se demander quels enjeux, aujourd’hui, la traversent. Les actes antisémites de ces dernières années nous choquent et nous questionnent mais aujourd’hui, il semble bien que la nature du lien avec l’Etat d’Israël soit au centre de cette élection, et donc sans doute de l’identité de beaucoup des Juifs de Belgique.

L’une des principales associations représentative de la communauté juive de Belgique, le C.C.O.J.B (Le Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique), qui en regroupe elle-même près de 40, est en train de se choisir un nouveau Président. Quatre candidats sont en lice, mais malgré un premier tour, en décembre dernier, aucun n’a encore remporté la majorité. Il faudra donc retourner aux urnes afin d’obtenir les 2/3 des voix nécessaires, le 14 janvier.

Si l’élection peine à faire l’unanimité autour d’un seul homme, c’est sans doute le fait de la diversité qui caractérise la communauté juive de Belgique. Ne dit-on pas en son sein, en guise de boutade, que lorsque deux juifs s’expriment, il faut s’attendre à trois opinions ? Cela illustre surtout l’aptitude de la communauté juive au débat, et ses multiples facettes ont donné lieu à la création de nombreuses organisations, allant de la plus orthodoxe à la plus libérale. Le CCOJB est d’ailleurs né de l’un de ces débats. Il y a 35 ans, ses fondateurs ne se reconnaissaient plus dans le Consistoire, organe structurant le culte juif auquel se réfère toujours le gouvernement fédéral belge, et qui dépend du ministère de la Justice. Au début du XIX e siècle, Napoléon avait créé les consistoires afin de structurer le Judaïsme dans les différents départements de son empire. La Belgique, qui en faisait partie, a donc eu droit au sien, qui a survécu et sert de coupole fédérale représentant la communauté juive auprès de l’ensemble de ses nombreuses institutions. Les fondateurs du CCOJB constataient que la pratique religieuse n’était plus majoritaire parmi les juifs comme au temps de Napoléon : celle-ci avait évolué en même temps que la société européenne. Aussi le besoin de se redéfinir sur la base d’une laïcité affirmée devint leur apparut comme une nécessité.

Cependant, comme en Belgique rien n’est jamais simple, au Nord, les membres de la communauté juive y étant généralement plus pratiquants qu’au Sud, naîtra en réaction (notamment) le « Forum van de Joodse Organisaties van België », à Anvers, lequel ne fait pas partie du CCOJB. Aujourd’hui, le CCOJB est la branche belge du Congrès juif Européen et du Congrès juif mondial, et se définit comme l’instance politique du judaïsme belge, tandis le Consistoire, outre son rôle de gestionnaire des questions religieuses (synagogues et rabbins) est surtout considéré comme une autorité morale, à laquelle sont généralement affiliés les membres d’une synagogue, qui ne représentent plus aujourd’hui la majorité des juifs de Belgique.

Au-delà de nos frontières

Et c’est précisément cette représentativité politique qui fait tout l’intérêt de l’élection du futur président du CCOJB. Les quatre candidats en lice ont tous eu l’occasion de s’exprimer récemment dans le forum du quotidien Le Soir (édition du mercredi 13 décembre), au moyen de contributions dont la lecture est instructive. Chacun y souligne l’importance de maintenir sa judéité tout en restant de loyaux citoyens belges. Mais cette identité juive, précisément, est présentée par tous les candidats comme indissociable d’une solidarité indéfectible avec l’Etat d’Israël. Ce qui est tout de même inhabituel pour une organisation belge : que ne reproche-t-on pas facilement à des membres de la communauté d’origine musulmane « d’importer » le conflit israélo-palestinien ? Le candidat Henri Gutman est même allé plus loin en promettant de combattre « l’antisionisme, le boycott prôné par certaines ONG et la diabolisation de l’Etat d’Israël par trop d’organisations d’extrême gauche. »

Le lien avec l’Etat d’Israël fait donc partie intégrante du programme attendu de chacun de ces candidats, et semble être un enjeu de taille. L’histoire récente du CCOJB en témoigne d’ailleurs également, notamment lorsque le président sortant du CCOJB Philippe Markiewicz s’est vu qualifier avec d’autres, comme David Susskind, de « détracteur d’Israël », pour avoir voulu montrer une distance propre à marquer l’indépendance de l’organisation qu’il représentait. Cette accusation était exprimée à l’époque, en 2002, par l’ambassadeur d’Israël auprès de l’Union européenne, mais elle tombe encore aujourd’hui comme un couperet, ce qui crée des dissensions au sein de nombreuses associations juives.

Un malaise plane en effet : la majorité des responsables d’associations juives démocratiques se sentent obligés d’insister sur le fait qu’aucun lien particulier entre eux-mêmes et l’Etat d’Israël ne devrait exister, puisque leur raison d’être est liée au bien-être de la communauté juive de Belgique. C’est ce que prône le futur ex-président du CCOJB, l’avocat Philippe Markiewicz, qui met en exergue le fait que son association s’est toujours occupée en priorité de la communauté juive en Belgique et de ses rapports avec les autres communautés ou avec les autorités belges. Mais cette affirmation ne va jamais sans le rappel d’un soutien « à l’Etat d’Israël dans son droit à l'existence. Mais nous ne sommes pas des Israéliens... J’ai une affectivité profonde pour le bien-être d’Israël afin qu’il vive en sécurité, mais je suis un citoyen belge. Et je trouve inadmissible toute importation du conflit du Proche-Orient. »

Même lorsque l’on cherche à s’éloigner de cette question, on y retombe immanquablement. Lorsque dans cette logique d’ouverture et de concentration sur les questions locales, Me Markiewicz a entretenu tout au long de son mandat des relations positives avec l’Exécutif des musulmans, ou d’autres instances non religieuses comme le Centre d’Action Laïque, on invitera régulièrement des membres des communautés juives et musulmanes, pour discuter... de la paix au Proche-Orient.

Question sensible, voire taboue

Il n’est donc pas toujours aisé d’avoir aujourd’hui une conversation franche à propos de l’Etat d’Israël au sein de la communauté juive de Belgique, sans que des barrières de méfiance ou de défiance ne s’érigent. Dès que l’on aborde ses aspects politiques, la question se révèle sensible, voire taboue. On n’ose généralement pas avancer un avis tranché ou ouvertement critique à l’égard d’Israël, sauf parmi les membres de l’U.P.J.B (Union des Progressistes Juifs de Belgique). Mais leur franc-parler les expose à la critique acerbe de la majorité des membres de la communauté juive. D’un revers de la main, on les relègue à « l’extrême gauche » de la carte politique, ce qui suffit souvent à couper court à toute conversation objective.

Bien qu’historiquement nombre de ses membres étaient communistes, des distances ont été prises depuis et l’U.P.J.B est aujourd’hui soucieuse de son indépendance à l’égard de quelque parti politique que ce soit, et même si ses membres sont souvent proches des mouvances écologiste ou socialiste au sens large, l’organisation se veut diverse. À l’origine, elle s’est fixé pour objectifs « la promotion d’un judaïsme contemporain laïc, progressiste et « diasporiste », dans la filiation des combats du mouvement ouvrier et de la résistance anti-nazie. Elle veille aussi à transmettre à son mouvement de jeunesse l’histoire et la culture juive ainsi que la mémoire du judéocide. Elle soutient les mouvements qui, en Belgique et à l’étranger, luttent pour la paix et le respect des droits de l’homme. Sur le plan de l’implication dans la vie publique, l’U.P.J.B est surtout soucieuse de la défense de la démocratie, des problèmes du racisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme. » (ndlr : la diaspora est la dispersion à travers le monde antique des Juifs exilés de leur pays).

Mais le paradoxe qui la tiraille aujourd’hui réside dans le fait que son positionnement vis-à-vis de l’Etat d’Israël reste un enjeu primordial, alors même que l’organisation se refuse pourtant à tout « Israélo-centrisme ». Son Président, Jacques Ravedovitz, explique: « L'actualité nous interpelle tous mais la difficulté, c'est que nous nous affichons très clairement comme une association « diasporiste ». Ce qui veut dire que nous sommes volontairement impliqués dans la diaspora de notre pays. Mon pays c'est la Belgique car j’y suis né et je n'ai pas une double nationalité. Nous ne sommes pas « Israélocentristes ». Nous ne considérons pas qu’Israël est le pôle de l'activité ou de la pensée du Judaïsme. Notre implication y compris politique est ici. Nous avons beaucoup de contacts avec des organisations non-juives, quand il s'agit de défendre les sans-papiers, par exemple. Nous ne sommes pas qu’une organisation juive mais aussi une organisation politique militante de gauche. »

Le paradoxe est effectivement omniprésent. L’U.P.J.B a beau s’en défendre, la plupart des éditos de leur publication mensuelle de l’année 2006 par exemple, sont centrés sur Israël et les territoires occupés. « On s'est posé la question de ce « centrisme », mais on s'est dit que si l’on se taisait, ce serait encore pire. Il n’y aura personne dans la communauté juive belge qui le dira ce que nous avons à dire à notre place. Notre spécificité c’est aussi d’être un électron libre. » Et que peut-on entendre à l’U.P.J.B que l’on n’entendra pas auprès du reste de la communauté juive de Belgique ? Un regard franchement critique, voire une condamnation pure et simple d’une certaine politique israélienne. « Notre regard est le plus lucide possible, et il va jusqu'à la condamnation de tout ce qui est condamnable, sans nous préoccuper d’un souci d’équilibrage, ce que l’on nous reproche souvent. Lors de la dernière guerre au Liban, par exemple, notre communiqué condamnait l’attaque israélienne. Le Hezbollah et les trois soldats enlevés étaient pour nous des prétextes pour réenvahir le Liban. Cela a créé des remous à l’intérieur même de notre organisation. On nous accusait de ne taper que sur Israël… »

Ce que Jacques Ravedovitz regrette, c’est le manque de cohérence dans la communauté juive, qui en majorité aujourd’hui ne conteste pas le droit à l’existence d’un Etat palestinien -bien que certains parlent encore de Judée Samarie et ne reconnaissent pas la Cisjordanie. Mais cette volonté politique favorable à l’émergence d’un état palestinien ne les empêche pas de continuer à favoriser les colonies. « Il y a une incohérence totale. Ce qu’il faudrait, c’est une solution pour le bien des deux peuples et non pas uniquement pour Israël. »

Autre critique acerbe subie par l’UPJB, le fait que ses membres se définissent souvent comme antisionistes ou plutôt, comme « non sionistes », expression moins belliqueuse que la première (ndlr : le sionisme est un mouvement politique visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif (la nouvelle Sion) en Palestine) : « Nous n’avons pas comme valeur ou option politique le sionisme. Le mot antisioniste suscite très vite des réactions émotionnelles très fortes, car pour certains, anti-sionisme et antisémitisme c’est la même chose. Pour d’autres, l’antisionisme c’est refuser l’existence d'Israël, ce qui n’est pas vrai. Dans notre organisation, les antisionistes sont ceux qui refusent le sionisme comme une solution au problème du Proche-Orient, qui refusent un Etat juif pour les juifs seulement. L’Etat d’Israël doit être l’Etat de tous ses citoyens comme n’importe quel Etat du monde. Il y a 20% d'Arabes en Israël. Or, les sionistes purs et durs comme le dirigeant de l'extrême droite, Lieberman, qui est memnbre du gouvernement actuel, prône le ‘transfert’ des populations arabes hors d’Israël. Ceux qui veulent se définir comme antisionistes, récusent tout ce qui dans le sionisme ne leur semble pas juste politiquement. »

Le lien avec Israël est d’autant plus complexe que certains juifs de Belgique y ont soit de la famille ou alors bénéficient eux-mêmes de la double nationalité, qui est automatique lorsque l’on est de confession juive. Dès lors, il n’est pas rare d’entendre parler de « patriotisme israélien », même dans les milieux les plus progressistes. « Je ne me sens déjà pas un patriote belge, car le mot me hérisse, alors je ne vais sûrement pas me revendiquer un patriote israélien. Cela n'a aucun sens pour moi », explique Jacques Ravedovitz. « Pourtant, nombreux sont les sionistes de gauche qui parlent de l'amour d’Israël. C’est une double appartenance. Certains, y compris dans ma famille, ont des positions diamétralement opposées. Ils assument bien cette double appartenance, d'être nés en Belgique et de ne pas avoir envie de vivre en Israël pour la plupart, tout en ayant un attachement particulier, qui les unis à ce pays. »

Identité diasporique et identité nationale israélienne

Le lien avec l’Etat d’Israël, qu’il soit positif ou négatif, semble donc un élément fondamental constitutif de l’identité juive d’aujourd’hui, même chez ceux qui s’en démarquent le plus. C’est pourtant une dimension récente, qui date surtout de 1948, année où l’Etat d’Israël a vu le jour, et suscite au gré de l’actualité des repositionnements passionnants et souvent passionnés. S’opposent alors de plus en plus souvent les « diasporistes » et ceux qui considèrent que l’identité juive est incomplète sans l’apport d’Israël.

C’est le cas du romancier israélien A.Yehoshouha, qui mène une réflexion sur la condition juive contemporaine. Il y a plus de 25 ans, il a publié un plaidoyer dans lequel il exprimait son hostilité à l’égard de l’identité juive diasporique, qu’il considère comme étant partielle, à l’inverse de l’identité juive israélienne, qui, elle, serait totale et complète. Pour lui, Israël est le seul endroit au monde où le peuple juif s’est constitué en nation souveraine, et c’est donc en son sein que le peuple juif peut garantir son existence.

Le rapport entre l’identité juive et l’Etat d’Israël est en questionnement permanent. Si les organisations officielles, à commencer par le Consistoire, considèrent qu’il ne devrait pas exister de lien particulier avec l’Etat d’Israël, il n’empêche que la majorité de ses membres y puise l’inspiration de leurs questionnements existentiels et identitaires. Le lien avec l'Etat d’Israël est un thème récurrent de l’identité. Mais cette dimension est plus déterminante chez ceux qui ont de la famille en Israël. Ce qui n’est pas le cas de Thomas Gergely, professeur à la faculté de Philosophie et Lettres de l’ULB, et Président de l’Institut d’études du judaïsme « Martin Buber » : « Personnellement, je n’ai pas d’attache familiale avec Israël. Néanmoins, la naissance de cet Etat fait partie de l’identité juive car c’est un événement extraordinaire, inimaginable pendant 2000 ans et qui est survenu au moment où le peuple juif a été quasiment détruit. Soixante ans après sa naissance, Israël est un pays qui en est à sa troisième génération. La population qui y vit aujourd’hui est assez différente de la population de ses fondateurs où tout le monde, toute classe confondue, s’est attelé à construire le pays, sur un pied d’égalité. C’est une société qui change, et la relation que l’on peut avoir avec ce pays peut varier avec le temps. »

Le drame de la Shoa est aussi, d’une certaine façon, constitutif de l’identité juive, bien que Thomas Gergely insiste sur le fait qu’il ne peut y avoir, philosophiquement parlant, de lien entre la Shoa et la création d'Israël : « Si l’on avait pu imaginer ce qui allait arriver, et que quelqu’un soit venu proposer en 1938, que 10 ans plus tard, il y ait un état d'Israël, mais au prix de 6 millions de morts, il aurait évidemment fallu refuser. Ce qui est arrivé est bien plus simple. Au vu de ce que l’antisémitisme religieux de deux mille années a produit, un peu d'intelligence est venu aux membres de l'ONU qui ont admis, par voie de vote, l’existence depuis longtemps réclamée, d’un Etat juif. Israël tire donc plus sa légitimité du vote de l’ONU que de la promesse biblique. »

Ne pas donner raison à Hitler

Il faut évidemment voir dans la difficulté qu’ont certains juifs à s’exprimer sur l’Etat d’Israël et à critiquer son gouvernement, le fait qu’ils considèrent, à tort ou à raison, comme dangereux pour leur propre identité de remettre en cause un Etat fragile dans le contexte politique difficile que l’on sait. Aux dépens, évidemment, d’une certaine objectivité. Mais s’il est un fait indéniable que cette transmission de l’identité juive est un besoin vital, qui ne se résume pas à l’Etat d’Israël. L’identité juive est complexe et c’est, pour la majorité, un devoir de la transmettre. « Ne serait-ce que pour ne pas oublier ce qui est arrivé », développe Thomas Gergely. « Si l’on ne transmet pas son identité, à posteriori, ce serait donner raison à Hitler. Le discours d’Himmler devant des SS, un des rares qui nous soit parvenu enregistré, insiste sur la difficulté de leur mission, qui était de tuer non seulement les hommes mais aussi les femmes et les enfants. Car les femmes transmettent la vie et les enfants pourraient venger leurs parents. L'idée étant la destruction totale d'un groupe humain, tué uniquement parce qu’il existait. »

La Shoa, identité morbide ?

Cette dimension particulière de l’identité juive qu’est la Shoa ne fait pas non plus toujours l’unanimité. Certains la ressentent comme morbide. Pour Thomas Gergely, tout dépend de la façon dont on la gère : « Tous les matins, je me dis que je vais peut-être rencontrer un fâcheux, avoir quantité d’ennuis… Quelle chance! Car cela aurait pu ne pas être ! Compte tenu des projets de ceux qui ne voulaient pas que je vive. Il m’a fallu 40 ans pour faire remonter à la surface de mon inconscient ce qui y était enfoui. Comme tous les juifs, une parcelle de mon identité est mortellement dangereuse pour moi. Il n’y a pas d’autres solutions que de gérer cela. »

Cette dimension particulière de l’identité juive et sa gestion est pour lui une des explications de la diversité du monde juif d’aujourd’hui. « En découvrant cette dimension funeste, certains gèrent en devenant des juifs « honteux » se disant : « surtout que l'on ne sache pas que je suis juif ». Ou bien, « On peut le savoir, mais je ne fais rien qui permette de m’identifier comme tel ». D’autres, au contraire, s'exposent en kaftan et chapeau à fourrure, et s'affichent comme juifs très pratiquants. D’autres encore gèrent aussi ce souvenir-là, en considérant que la religion ne fait pas partie de leur sphère et qu’ils sont comme tout le monde. Chacun vit les choses à sa façon, c'est le côté tragique de l'être que de devoir gérer une partie de vous qui comporte une dimension qui peut se révéler un poison mortel ».

Identité à reconstruire

Si la Shoa fait partie de la judéité de beaucoup, comme Thomas Gergely, soixante ans après ces atrocités, ce dernier considère que le monde n’a pas fini de se reconstruire : « La guerre est finie physiquement, mais elle n'est pas terminée dans nos esprits. Souvent, à l’occasion de fêtes, par exemple, si je vois des gens se réunir entre cousins et cousines, je ne peux oublier que dans ma propre famille, ils ont été tout bonnement supprimés. » Car il est vrai que la Shoa n’a pas seulement emporté six millions de personnes, elle a aussi fauché tous les enfants qui n’ont pas été conçus. Il faut donc « demeurer soi » afin de témoigner, ce qu’il fait au sein de nombreuses associations multiconfessionnelles. « C'est une façon jeter des passerelles, dans l’espoir de la compréhension mutuelle et de la lutte contre les préjugés. »

Le néo-juif

Longtemps, la communauté juive a souffert des préjugés. Beaucoup s’en souviennent, comme Roland Baumann, qui se sent juif de par son père, bien que sa mère ne le soit pas alors que l’appartenance à la religion juive se transmet par elle. Cet historien de l'Art et Ethnologue, professeur à l'INRACI et à l'ULB, a découvert dans les documents de son père, peu de temps après sa mort, une lettre qui accusait sa mère d’être « une sale juive ». C’était en 1954, on parlait d’elle comme de « la juive », alors qu'elle ne l’était pas, mais c’était « l’étrangère ». Et l’étranger, c’était le juif ! Deux décennies plus tard, dans les quartiers de Schaerbeek, Roland Baumann se promène avec ses copains de nationalités diverses et avec ses longs cheveux : « On était considérés comme des étrangers et l’on subissait, presque chaque week-end, des contrôles de police. »

S’il devait se définir par rapport à son identité juive, ce serait par rapport à l’intérêt particulier qu’il porte à l’histoire juive. « C'est un sentiment que je nourris depuis que je suis tout petit, du fait que je me sentais en porte-à-faux par rapport à la société belge dans laquelle j’ai grandi, où je me suis parfois senti rejeté, par une façon de penser, d'être. »

S’il fréquente parfois la synagogue, c’est surtout dans la « Synagogue libérale » (réformée) qu’il se reconnaît. Mais Roland Baumann collectionne les paradoxes. Il est marié à une polonaise chrétienne, qui était pourtant représentante des étudiants juifs de Pologne et qui par ailleurs a toujours été considérée comme juive. Ils se sont rencontrés lors d’une visite à Cracovie. Et il est vrai qu’elle s’était familiarisée avec la vie juive en y fréquentant régulièrement la synagogue pour les fêtes ainsi que pour shabbat. Si Roland Baumann se définit aujourd’hui comme un « néo-juif », c’est sans doute parce qu’il a dû repenser lui-même son identité juive et se la réapproprier, d’autant plus que celle-ci est en perpétuelle maturation.

Dans son rapport à Israël, il ne cache pas le lien sentimental qui existe, mais ne s’empêche pas pour autant d’être critique à l’égard de sa politique gouvernementale. « Je ne me définis pas comme sioniste, sinon je vivrais là-bas. Mais si être sioniste, c’est être partisan d’un état juif en Israël, peut-être bien que je le suis, même si on peut se dire qu’un Etat encore fondé sur la définition étroite d’une identité est anachronique aujourd’hui.» Mais critique, il l’est également à l’égard des pays européens, comme la Belgique francophone et la France, qui font à son avis trop souvent d’Israël un bouc émissaire : « On dirait que lorque l’on cherche à exorciser sa mauvaise conscience de chrétien occidental par rapport aux horreurs du XXe siècle auxquelles on a assisté avec beaucoup de passivité, alors on s’attaque à Israël, le barbare, le monstre du Moyen-Orient. On évacue ainsi l'esprit raciste belge qui dominait encore à Bruxelles jusque dans les années 70. »

Mais Roland Baumann constate par ailleurs que la communauté juive de Belgique « s’agrippe à Israël comme à une bouée de sauvetage identitaire ». Dans certains cas, c'est compréhensible, car il y a les liens familiaux, mais sinon où trouver, pour certains, leur judéité? Dans la vie juive ? Le culte ? La langue ? La Shoa ? Pour lui, il n’est pas question de fonder une identité sur la mort : « Que l’on se définisse positivement ou négativement par rapport à Israël, ce qui me gêne ce sont les visions stéréotypées, ou radicales, dans un sens comme dans l’autre. »

La tentation

Comment ne pas voir dans la quête d’identité qui sous-tend cette élection, une « tentation d’Israël » de la communauté juive de Belgique ? Comme existe la tentation de Venise, ce rêve de vie pas forcément inaccessible mais qu'on refuse de rendre vrai, pour tant de raisons, une passion, une envie réelle mais un peu folle. Un idéal souvent un peu survalorisé, auquel on pense avec regret et envie, sans aller jusqu’à forcer le destin pour l'atteindre, y aller. Une tentation qu’il serait sans doute plus facile d’oublier si la lutte contre l’antisémitisme n’était pas un combat incessant, et si la survie d’Israël était garantie par la paix avec ses voisins.

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