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Moïse Rahmani

Le patrimoine confisqué 2 : l'Irak (par Itamar Levin)

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L’IRAK

Les origines de la communauté juive dans l’Irak d’aujourd’hui remontent à la destruction du Premier Temple (586 av. J.-C.). L’âge d’or de cette communauté a été la période du mandat britannique, de 1917 à 1932. Les Britanniques ont alors confié aux Juifs de hautes responsabilités, y compris des portefeuilles ministériels. Durant cette même période, de plus en plus de Juifs se sont tournés vers le commerce international, tandis que nombre d’entre eux embrassaient des professions libérales. L’exode rural et l’émigration ont réduit le nombre des familles d’agriculteurs.

Dans les années qui ont immédiatement suivi l’accession de l’Irak à l’indépendance, les Juifs ont pu continuer d’améliorer leur position économique. Jusqu’à ce qu’éclate la Seconde guerre mondiale, plus de la moitié des hommes d’affaires irakiens faisant de l’import-export étaient des Juifs; ils géraient 95% des importations du pays. Le conseil d’administration de la Chambre de commerce de Bagdad comptait 9-11 Juifs sur ses 18-19 membres, choisis parmi les commerçants les plus prospères de la ville.

Mais les premiers signes alarmants sont apparus au cours de Shavuot [Fête juive des semaines] de 5701 (en juin 1941), lorsqu’un farhoud [pogrom] a été perpétré à Bagdad pendant le coup d’Etat dirigé par Rashid Ali al-Khilami. Des officiers et des partisans nationalistes et pro-Nazis ont assassiné 180 Juifs, saccageant des synagogues et profanant les rouleaux de la Torah. Selon des rapports officiels, 240 Juifs ont été blessés, 586 commerces et entreprises appartenant à des Juifs ont été pillés et 991 maisons juives détruites. Des sources non officielles font état de 700 blessés et de dommages s’élevant à 3 millions de dollars. Pourtant, très vite, la communauté juive a repris confiance, les Juifs irakiens se berçant de l’illusion qu’ils pourraient s’intégrer dans la société irakienne.

Les biens juifs au moment de la création de l’Etat d’Israël

Quelle était la valeur des biens juifs en Irak à la veille de la création de l’Etat d’Israël? Les estimations divergent, aucun recensement officiel n’ayant jamais été réalisé. La mesure qui s’en rapproche le plus est l’inventaire des biens immobiliers juifs de Bagdad réalisé en 1951, sous l’autorité de Mordechai Ben-Porat, chef des émissaires de l’immigration. Ben-Porat a conservé un exemplaire de son rapport, qu’il se refuse toutefois à rendre public « afin de ne pas dévoiler son jeu trop tôt ». Selon Ben-Porat, il sera temps d’abattre ses cartes lorsque des négociations s’engageront en vue de l’indemnisation des Juifs originaires d’Irak. Il faut donc se contenter ici de rapporter certaines estimations et tenter d’estimer la valeur des biens juifs d’Irak à partir des informations partielles existantes.

² Selon une estimation préparée par la Section du Proche-Orient du Ministère israélien des affaires étrangères en 1948, les biens des Juifs d’Irak qui avaient quitté le pays s’élevaient à 10 millions de livres sterling, dont 1 million de livres correspondant à des Juifs ayant émigré en Israël.

Une autre note, non datée et non signée, faisait état (semble-t-il à la fin de 1948 ou au début de 1949) d’un montant de 55 millions de livres sterling. En novembre 1948, une note interne du gouvernement israélien d’alors estimait à 50-150 millions de livres sterling la valeur totale des biens des émigrés irakiens. Moshe Koren, membre de la légation israélienne à Washington, a avancé le chiffre de 250 millions de dollars dans une lettre adressée au New York Times. A la même époque, Ezra Danin, du Ministère des affaires étrangères, évaluait ces biens à 60 millions de livres sterling. Une note préparée par les émissaires de l’aliyah à Bagdad faisait état de 150 à 250 millions de dinars, soit un montant équivalent en livres sterling, et en dollars, 450 à 600 millions.

A partir de novembre 1949 et jusqu’à août 1952, 2 150 Juifs d’Irak ayant émigré en Israël ont rempli des déclarations de patrimoine, pour une valeur globale de 35 814 576 $. Ce montant est loin de rendre compte de la totalité des biens juifs perdus en Irak dans la mesure où 6% seulement des familles d’immigrants ont pris la peine de remplir ces déclarations, et que l’on ne connaît donc pas la situation de tous les autres. Cependant, même en n’attribuant aux biens déclarés qu’une simple valeur d’échantillon, cela équivaut à 560 millions de dollars en 1950, soit 4 milliards de dollars aujourd’hui. En l’absence de données plus exactes, les montants ainsi déclarés constituent semble-t-il la source d’information la plus fiable.

Les Juifs d’Irak après mai 1948

La situation des Juifs d’Irak s’est brutalement détériorée avec la création de l’Etat d’Israël. Comme le rapportent des émissaires de l’aliyah à Bagdad, la police irakienne a mené une perquisition poussée de milliers de foyers juifs « à toute heure du jour ou de la nuit et dans des conditions d’une extrême brutalité. Lorsque les occupants n’accourent pas assez vite pour ouvrir leur porte, celle-ci est enfoncée. Au cours de la perquisition, les cloisons sont abattues, les placards détruits et les draps de lit déchirés en lambeaux. Bijoux et objets précieux sont volés, à la dérobée ou ouvertement. La plupart du temps, des membres de la famille sont emmenés au commissariat pour y subir un interrogatoire plus poussé, et on leur extorque encore de l’argent à cette occasion ». Ces persécutions ont encouragé les débiteurs arabes à ne pas rembourser les sommes qu’ils devaient à des Juifs et, dans certains cas, des Irakiens ont exercé un chantage sur leurs voisins juifs, menaçant de les dénoncer à la police.

Les émissaires ajoutent :
« Un des principes directeurs de la politique de persécution économique menée contre les Juifs vise à les dépouiller de leur argent pour le transférer dans les caisses du gouvernement par le biais d’amendes imposées par des cours martiales, de taxes et d’impôts prélevés sur tous les services publics, de contributions forcées aux collectes organisées en faveur des réfugiés, et bien d’autres moyens encore, sans parler des pots-de-vin et des dessous-de-table. Parallèlement à cet aspect “positif” des persécutions - faire affluer les fonds dans les caisses de l’Etat - un aspect négatif est tout aussi manifeste: la volonté de priver les Juifs de leurs moyens d’existence ».

Le gouvernement a mis à profit la législation fiscale autorisant un réajustement des déclarations des contribuables sur les cinq années précédentes, pour imposer des très lourds redressements aux négociants juifs, au titre soi-disant de bénéfices encaissés les années antérieures. Les Juifs d’Irak se sont vus interdire de vendre ou d’hypothéquer des biens d’une valeur supérieure à 1 500 dinars, à moins de pouvoir établir - au moyen de généreux pots-de-vin - qu’ils n’avaient aucune intention de transférer cet argent en Israël. Des centaines de Juifs ont été renvoyés de la fonction publique, et le gouvernement irakien a demandé aux sociétés étrangères de se séparer de leurs représentants et employés juifs. Selon une estimation, le nombre de Juifs licenciés s’est élevé à 1 500.

Les émissaires de l’aliyah notent : « Dans un pays frappé par une crise économique grave, ils sont doublement éprouvés : ils subsistent à grande peine et doivent survivre avec leurs économies et la vente des appareils ménagers, voire faire appel à la charité ». En septembre 1948, les Juifs ont reçu l’interdiction stricte de se livrer à des activités d’importation et partiellement d’exportation; ils n’avaient bien entendu pas accès aux contrats publics.

La déchéance de la citoyenneté et le gel des avoirs

La Fête de Purim de l’an 5710 (1950) est inscrite comme un souvenir funeste dans les annales de la communauté juive d’Irak. Dans ses mémoires, Mordechai Ben-Porat rappelle les termes d’un câble resté célèbre qu’il a envoyé en Israël le 3 mars 1950 :

Nous avons toutes les raisons de donner libre cours à notre émotion devant le fruit de nos efforts et des efforts de ceux qui sont partis avant nous. L’heure de la rédemption a sonné pour cette infortunée communauté juive. Le gouvernement a décidé, par un vote majoritaire, d’autoriser les Juifs à émigrer. Le ministre de l’intérieur, Sallah Jaber, a proposé un texte de loi visant la déchéance de la citoyenneté, aux termes duquel :

a. Le gouvernement peut déchoir de sa citoyenneté tout ressortissant juif désireux de quitter l’Irak volontairement, dès lors qu’il aura signé une demande d’émigration.

b. Tout Juif irakien qui cherche à quitter le pays illégalement sera déchu de sa citoyenneté.

c. Tout Juif irakien sorti d’Irak illégalement pendant une période de deux mois ou plus sera déchu de sa citoyenneté.

Les considérations économiques ont joué un rôle important dans la décision du gouvernement irakien d’autoriser l’émigration juive, après s’y être opposé si résolument pendant trois ans. Les émissaires de l’aliyah l’expliquent :

« L’inflation en Irak est très forte en ce moment, et le gouvernement pense qu’en autorisant l’émigration juive, la valeur des biens immobiliers et des maisons ainsi que des marchandises et des biens en général diminuera. La monnaie irakienne en bénéficiera en termes de pouvoir d’achat, et la crise s’en trouvera allégée. Il ne fait aucun doute que la volonté de contrôler les biens juifs constitue la toile de fond de ces nouvelles mesures. L’autorisation faite aux Juifs d’émigrer permettra au gouvernement de se porter ouvertement acquéreur des biens juifs sans risque ultérieur de plaintes. »

Ces quelques phrases expliquent pourquoi le gouvernement irakien s’est montré si strict au sujet des biens que les Juifs étaient autorisés à emporter. La loi disposait que tout émigrant de moins de 10 ans désireux d’émigrer en Israël était autorisé à emporter 20 dinars hors d’Irak. Entre 10 et 20 ans, la somme autorisée était de 30 dinars, et pour les plus de 20 ans 50 dinars par personne, soit l’équivalent de 200 $ aujourd’hui. Par ailleurs, tout candidat à l’émigration était autorisé à emporter avec lui trois costumes d’été, trois costumes d’hiver, une paire de chaussures, une couverture, six paires de sous-vêtements, de bas ou de chaussettes et des draps, ainsi qu’une alliance, une montre et un bracelet fin. Les candidats à l’émigration devaient vendre le reste de leurs biens à bas prix, parfois pour 10% de leur valeur réelle. Les arrière-cours des maisons juives et les places des cafés se sont alors converties en marchés ouverts, sur lesquels les biens juifs étaient proposés et vendus pour une bouchée de pain.

Les conséquences immédiates pour les émigrants ont été désastreuses. En septembre 1950, Roni Barnet, qui a dirigé la campagne de transport aérien des olim en Israël (Opération “Ezra et Nechemia”), décrit la situation à Bagdad dans les termes suivants :

« Quelques milliers de Juifs sont arrivés (ou plutôt ont été expulsés) de leurs villages, sans un sou et complètement démunis. Ils arrivent de partout dans un état terrible. Au début ils utilisent l’argent qu’ils ont réussi à réunir pour payer le billet d’avion, ensuite ils deviennent un fardeau pour la communauté. Je pense que vous avez su que près de cinquante nouveau-nés étaient décédés ».

Les villageois ont été contraints d’abandonner leurs foyers sous la pression de leurs voisins, qui menaçaient leur vie et voulaient s’approprier leurs biens; ils sont venus s’entasser à Bagdad dans des synagogues, des écoles et autres lieux surpeuplés. Les conditions sanitaires sont inhumaines, et il n’est guère surprenant dans de telles conditions que des décès aient été enregistrés, de même que des manifestations de violence à l’égard des émissaires d’Israël. C’est dans ce contexte que le gouvernement a cherché à se débarrasser des Juifs aussi rapidement que possible - ce qui n’a fait qu’exacerber encore la tension et la détresse, du fait de la nécessité pour ces candidats à l’émigration de vendre le peu de biens qu’il leur restait à des prix de misère; le cercle vicieux n’a fait que s’aggraver.

Le coup le plus terrible est tombé un an plus tard, le samedi 10 mars 1951, lorsque le parlement irakien a approuvé à la hâte un texte de loi visant à geler tous les avoirs juifs. Le Ministre des finances a décrété la fermeture immédiate des banques, afin d’empêcher les Juifs d’exécuter toute transaction. Les négociants juifs ont découvert que leurs magasins et leurs entrepôts avaient été fermés et placés sous scellés. Les marchandises laissées à l’extérieur des magasins et entrepôts ont été volées par ceux-là mêmes qui avaient été engagés pour les garder ou les transporter, et qui se sont sentis parfaitement libres d’emporter pour leur compte, en toute impunité, les marchandises qui leur avaient été confiées.

Poussés par le désespoir et en état de choc, de nombreux Juifs irakiens se sont résolus à vendre leurs biens à n’importe quel prix proposé. A la demande du gouvernement, les banques et les sociétés commerciales ont licencié tous les Juifs qui avaient été déchus de leur citoyenneté.
« Dans la rue, les Juifs sont agressés par des policiers en uniforme ou en civil, ou par des citoyens ordinaires, et tout ce qu’ils peuvent transporter sur eux ou dans leurs poches leur est arraché », rapportent les émissaires de l’aliyah le 12 mars 1951. « A tout moment, la police peut fouiller les maisons sous le prétexte de rechercher de l’argent et de l’or ».

L’Agence de presse arabe basée au Caire a estimé la valeur des biens gelés à 12 millions de dinars, dont 6 millions en liquidités. A l’époque, le dinar valait 4 $, soit un total de 48 millions de dollars, l’équivalent de 290 millions aujourd’hui. Un montant très supérieur a été avancé le mois suivant par des olim Irakiens, reprenant l’estimation d’un quotidien irakien qui avait fait état de 21 millions de dinars, dont 4 millions détenus par des banques. En termes actuels, ce montant serait équivalent à 500 millions de dinars. D’autres immigrants ont avancé ce même mois le chiffre de 50 millions de dinars, soit 1,2 milliard de dollars aujourd’hui.

Il convient de se rappeler que les biens visés par ces estimations étaient ceux des Juifs qui n’avaient pu vendre leurs biens avant de quitter l’Irak. En tout état de cause, la cession des actifs qui ont pu être vendus n’a rapporté à leurs propriétaires qu’une faible fraction de leur valeur réelle. Par ailleurs, on ne sait pas avec certitude si ces estimations, et plus particulièrement celles relatives aux biens immobiliers, se rapportaient à la valeur réelle des actifs en question, ou au montant effectif de la transaction lorsque leurs propriétaires réussissaient à les vendre. Il est donc certain que les biens juifs irakiens gelés représentaient au moins des centaines de millions, sinon des milliards de dollars.

Des responsables de l’Agence juive ont interrogé des olim arrivés à ce moment-là d’Irak sur le gel des avoirs, sa mise en oeuvre et ses implications. Des personnes interrogées le 15 mars 1951 ont fait le récit suivant :

« Le spectre de la famine approchait à grands pas. Hier il était difficile de se procurer une tranche de pain pour nourrir les enfants. Les quelques pièces qui avaient pu être sauvées jusque là ont été dépensées sans aucun résultat, ce qui augmente le danger qu’ils sentent planer sur eux. Les derniers sur la liste (pour l’aliyah) éprouvent la plus grande peur. La situation alimentaire s’est légèrement améliorée avec l’ouverture de quelques épiceries et boucheries. Quiconque a des amis ou des relations arabes leur vend dans l’intervalle tout ce qu’il peut posséder pour un prix de misère, avant que le gouvernement ne réussisse à saisir sa maison et à faire l’inventaire de son contenu. L’argent est dissimulé pour le moment, en attendant de trouver un moyen de le transférer dès que la situation se sera calmée ».

Le 21 mars 1951, des immigrants de fraîche date ont parlé “de [nombreux] incidents de pillage pur et simple perpétrés en plein jour contre des Juifs, en particulier par la police... Les Juifs tentent de vendre leur mobilier et leurs effets à leurs voisins arabes pour 5% seulement de leur valeur réelle. Mieux vaut encore vendre ses biens dans ces conditions que les livrer à la police. A l’aéroport, les agents des douanes dépouillent les émigrés de leurs maigres bagages, et celui qui a échappé aux tabassages, aux insultes, aux malédictions et aux coups est content de s’en tirer à bon compte s’il n’a perdu que la moitié seulement de ses biens”.

Le 19 mars 1951, le Ministre des affaires étrangères, Moshe Sharett prononce un discours devant la Knesset, dénonçant les agissements du gouvernement irakien contre la population juive du pays, et jetant les bases de ce qui va devenir la position constante du gouvernement israélien. Cette déclaration concerne les communautés juives dans l’ensemble des pays arabes et constitue le fondement de la politique d’Israël en la matière à ce jour. « Le gouvernement israélien », déclare Sharett, « voit dans cette politique de spoliation menée sous le couvert de la loi la continuation du système d’oppression malfaisant qu’a toujours imposé l’Irak à des minorités démunies et sans défense... En décrétant le gel des avoirs de dizaines de milliers d’immigrants juifs en Israël ... le gouvernement irakien ouvre une comptabilité entre lui-même et l’Etat d’Israël... En conséquence, le gouvernement a résolu de notifier aux instances appropriées des Nations Unies, ce que je fais publiquement, que nous prendrons en compte la valeur des biens juifs gelés en Irak au moment du calcul des indemnités que nous nous sommes engagés à verser aux Arabes qui ont abandonné des biens en Israël ».

L’extinction de la communauté juive en Irak

Durant les années qui ont suivi, les derniers membres de la communauté juive d’Irak - estimés approximativement à 5.000 personnes ayant choisi de ne pas quitter l’Irak au début des années 1950 - ont connu une relative amélioration de leur sort. Mais globalement leur situation n’a cessé de se dégrader, en particulier en ce qui concerne la politique menée à leur endroit par le gouvernement irakien.

Les persécutions ont culminé après la guerre des Six jours en 1967, comme le rapporte dans son journal Max Sawdayee, Juif irakien travaillant dans la publicité :

10 août 1967 : « Nombre de personnalités au sein du gouvernement et dans d’autres sphères s’opposeraient à l’idée que des Juifs continuent de travailler ou de faire des affaires en Irak. De nombreux signes l’attestent. Pourtant, quelques Juifs continuent de vaquer à leurs occupations ou de faire de menus travaux. Il faut bien de toutes façons qu’ils gagnent leur vie ».

23 août 1967 : « Ici parmi nous, les moyens d’existence ne cessent de se raréfier. L’argent est devenu la denrée la plus recherchée. Nous avons à peine de quoi gagner même le minimum nécessaire pour couvrir nos dépenses courantes. Actions, obligations, valeurs immobilières, tout est gelé, s’agissant des Juifs, et les banques ne nous rendent pas la vie facile non plus. »

En mars 1968, le gouvernement irakien a publié un certain nombre de décrets limitant encore l’activité économique des Juifs. Ces décrets confèrent notamment au Ministre de l’intérieur un pouvoir absolu de contrôle sur les créances des Juifs et le produit de la vente ou de la location d’avoirs juifs. Les Juifs sont dans l’impossibilité d’obtenir des licences d’importation, et ceux qui travaillaient pour le gouvernement ou pour des entreprises publiques sont licenciés. Dans certaines parties du pays, la population locale boycotte les magasins juifs.

Un journaliste étranger en visite à Bagdad au mois de juin 1969 a fourni au quotidien israélien Ma’ariv un compte-rendu de la situation des Juifs d’Irak : « La grande majorité des soutiens de famille juifs en Irak n’ont plus de travail depuis la guerre des Six jours... Tous ont été privés de leurs moyens d’existence et ont vu leurs biens confisqués... Les 2 500 Juifs qui vivent encore à Bagdad ont tous été réduits à la mendicité, et survivent dans les conditions les plus effroyables ... Chacun demande de l’aide à son voisin. Nombre d’entre eux ont un niveau d’éducation supérieur, et occupaient précédemment des postes importants ; aujourd’hui ils sont tous réduits au chômage contre leur volonté et ils restent chez eux toute la journée. Un Juif bien habillé circulant dans les rues de Bagdad a de fortes chances d’être arrêté et placé en détention prolongée, voire d’être accusé d’être un espion sioniste à la solde d’Israël et des Etats-Unis. Des policiers en civil et en uniforme font irruption dans les maisons des Juifs à la tombée de la nuit pour les interroger sur l’origine de l’argent qu’ils dépensent pour leurs achats quotidiens... Etant donné les graves difficultés financières que rencontrent les Juifs, certains dirigeants communautaires ont sollicité la Croix-Rouge et demandé l’envoi de colis alimentaires, car ils meurent littéralement de faim. »

L’aggravation de la situation se reflète également dans le journal de Sawdayee, qui décrit le sort fait aux Juifs Irakiens dans les termes les plus sombres :

7 décembre 1969 : « L’hiver arrive. Il nous saisit à un moment particulièrement critique. Parmi les problèmes majeurs que nous rencontrons, nombreux sont ceux parmi nous qui n’ont plus du tout d’argent. Les premiers cas de famine ont fait leur apparition dans l’Ecole juive Frank Ini. Un certain nombre de personnalités juives, en particulier des médecins qui exercent encore, font don de sandwichs pour qu’ils soient distribués aux enfants affamés, certains le font tous les jours. Le neurologue le plus réputé d’Irak, un Juif, donne des sacs de blé et de riz pour qu’ils soient distribués aux enfants pauvres et à leurs familles. Le Conseil de la communauté juive fait également de son mieux pour envoyer de la nourriture aux écoles et aux familles du voisinage.

« Il devient difficile pour de nombreuses familles de régler les factures de gaz et d’électricité, et ceux qui sont locataires de leur logement se trouvent dans une situation de très grand dénuement. Nombre d’entre eux déménagent pour s’installer chez un frère, une sœur ou des parents, après s’être munis au préalable d’une autorisation spéciale auprès du commissariat de police le plus proche.

« Pour beaucoup, l’argent pour les dépenses courantes est devenu un véritable problème, et les femmes sont confrontées à de réelles difficultés pour faire face aux dépenses quotidiennes. Il faut beaucoup d’ingéniosité pour découvrir de nouveaux moyens d’économiser le plus possible en réduisant les dépenses au minimum absolu. Parfois même, nous plaisantons sur la façon la plus astucieuse d’économiser de l’argent en rognant sur ces dépenses quotidiennes!

“En dehors de la petite douzaine de médecins encore autorisés officiellement à exercer, vingt Juifs à peine travaillent sur le marché et entretiennent des relations d’affaires avec des musulmans ou des chrétiens honnêtes. Quatre ou cinq autres ont un petit emploi dans des sociétés privées. »

5 mai 1970 : « Les maisons juives sont très étroitement surveillées, et leurs occupants sont très tendus et remplis d’une profonde appréhension. Le manque d’argent a atteint des proportions dramatiques. De nombreuses familles ont les plus grandes peines à survivre. Nous sommes au bord de l’effondrement total.

« ...Il n’est pas inhabituel de voir des Juifs marcher lentement dans les rues en traînant les pieds, le regard vide, ou l’air totalement absent. Leur regard est sans vie. Leur visage est mort. Ils avancent comme des automates. Ils ressemblent plus à des statues de cire qu’à des êtres humains. »

Sawdayee et de nombreux autres Juifs décident dans les mois suivants de fuir l’Irak. Il n’existe pas de données fiables sur l’ampleur de la fuite des Juifs d’Irak à la fin des années 1960 et au début des années 1970, mais il y a lieu de penser que des centaines de familles ont participé à ce mouvement. Toutes sont parties en abandonnant derrière elles ce qu’il leur restait de biens, précédemment gelés par le gouvernement et jamais restitués depuis : biens immobiliers, comptes bancaires et autres.

source : Congrès Juif Mondial et Congrès Juif Européen

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