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Moïse Rahmani

Le patricmoine confisqué 3: l'Egypte. (Par Itamar Levin)

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L'EGYPTE

L'expulsion des Juifs pendant la campagne du Sinaï

L'Egypte a joué un rôle central dans la lutte arabe contre la création de l'Etat d'Israël, et plus particulièrement dans les offensives militaires lancées contre le tout jeune Etat. En même temps, le régime égyptien a toujours observé une attitude globalement modérée à l'égard de la communauté juive d'Egypte. Néanmoins, les Juifs d'Egypte ont souffert de persécution, en particulier sur le plan économique. En 1948, par exemple, de nombreux Juifs ont vu saisir leurs avoirs, même s'il semble que l’essentiel leur ait été restitué peu de temps après.

Durant la première moitié des années 1950, après la révolte qui a porté au pouvoir le groupe d'officiers dirigés par Gamal Abdel Nasser, le climat a progressivement changé. Le gouvernement a commencé à mener une politique anti-Israélienne qui impliquait un rapprochement étroit avec l'URSS.

De nombreux hommes d'affaires juifs, en particulier les plus prospères, ont commencé à vendre leurs biens personnels (y compris quelques-unes des plus belles villas du Caire, aujourd'hui occupées par des administrations et des délégations étrangères) ainsi que leurs entreprises - en préparation de l'émigration. Officiellement, ces transactions étaient parfaitement correctes, mais il est clair que dans nombre de cas, les biens en question ont été cédés à des prix très inférieurs à leur valeur réelle, en raison de la pression ressentie par les vendeurs.

A la fin de l'été 1956, à la suite de la campagne du Sinaï, le destin de la communauté juive égyptienne a été scellé. Le 1er novembre, alors que les combats faisaient rage dans la péninsule du Sinaï et à Port Saïd, Nasser a ordonné l'expropriation de tous les avoirs français et britanniques du pays. Deux administrateurs ont été désignés à cet effet, avec pleins pouvoirs pour vendre ces actifs, voire liquider les sociétés qu'ils étaient chargés d'administrer. Le gouvernement s'est arrogé le droit de prélever sur le produit de ces transactions les sommes qu'il jugeait nécessaires pour venir en aide aux victimes de bombardements britanniques et français. De même, les administrateurs ont été autorisés à prélever 10% du produit des actifs financiers, et 10% des revenus dérivés d'autres types d'avoirs, pour couvrir les frais engagés dans l'exercice de leur mission.

Le 3 novembre, Nasser élargit les expropriations, jusque-là limitées aux seuls ressortissants britanniques et français, pour les étendre à tous les résidents juifs du pays. Il décide que cette disposition serait aussi appliquée à tout citoyen en état d'arrestation ou défini comme "Soumis à contrôle", à toute personne ayant pris part, durant un séjour à l'étranger, à des activités portant atteinte à la "sécurité nationale", à toute entreprise ou société placée sous le contrôle d'une personne entrant dans l'une de ces catégories, et à toute agence ou succursale d'une société étrangère ayant à sa tête un dirigeant entrant dans l'une de ces catégories.

Aux termes d'une enquête réalisée à l'époque par des experts américains, sur les 486 personnes physiques ou morales dont les biens ont été saisis au cours des premières semaines qui ont suivi l'adoption de ce décret (selon des sources officielles égyptiennes), 95% au moins étaient des Juifs ou des sociétés contrôlées par des Juifs. D'après les estimations disponibles, entre novembre 1956 et mars 1957, 500 sociétés appartenant à des Juifs ont été expropriées, et les avoirs de 800 autres gelés.

Tous les employés juifs ont été démis de leurs fonctions dans les sociétés expropriées. Les commerçants juifs se sont aperçus qu'ils ne pouvaient plus travailler, le gouvernement leur refusant systématiquement les licences nécessaires. Les membres des professions libérales - médecins, avocats et ingénieurs - ont été exclus de leurs associations professionnelles et privés du droit d'exercer. Les magasins juifs ont été boycottés, cela en l’absence même de consigne officielle expresse. Les employés de bureau juifs ont perdu leur emploi - parfois après que la police soit venue rendre visite à leurs employeurs, en leur expliquant qu'il fallait licencier tous les Juifs. D'autres policiers ont fait irruption chez des Juifs tard dans la nuit ou au petit matin, frappant et molestant les occupants des maisons. Seul un petit nombre de fonctionnaires de police ont fait preuve de quelque humanité. Mais le message était clair : il était préférable pour les Juifs d'abandonner leurs biens et de quitter l'Egypte le plus rapidement possible. C'était pour eux le seul moyen de se soustraire à des actes de violence ou à des décisions plus draconiennes de la part des autorités. Entre le 22 novembre 1956 et le 30 juin 1957, plus de 22 200 Juifs quittaient l'Egypte.

En décembre 1957, un diplomate suédois résidant au Caire au plus fort de la guerre du Sinaï, Max Henig, a rencontré des membres de la délégation juive à Berne. Il leur a fait part "de nombreux cas d'agressions brutales contre des Juifs, pour les contraindre à signer des déclarations relatives à l'expropriation de leurs biens et leur désir de quitter l'Egypte... Nombre de Juifs expulsés ont reçu la visite d'officiers de l'armée, les informant que le gouvernement avait décidé d'autoriser ces officiers et leurs familles à occuper les logements des expulsés. Généralement, l'officier concerné fixe à l'occasion de cette visite un montant dérisoire, destiné à "indemniser" la personne expulsée. A réception de cette somme, l'expulsé est censé signer une déclaration par laquelle il reconnaît avoir légalement "vendu" son appartement." Pour Henig, les bases économiques de la communauté avaient été entièrement détruites, et son avenir était sans espoir.

Un tiers seulement des Juifs expulsés étaient en mesure de financer leur départ d'Egypte, pour les autres une aide extérieure a été nécessaire. Ceux qui avaient des biens étaient parfois autorisés à les vendre pour financer leur départ, et les ressortissants étrangers pouvaient trouver de l'aide auprès de leur consulat. Mais la majorité des expulsés étaient apatrides et sans ressources, et la communauté n'était pas en mesure de les prendre en charge. Pour finir, les fonds nécessaires pour leur passage ont pu être réunis grâce aux dons des organisations juives étrangères, de la Croix-Rouge et de la communauté juive d'Egypte elle-même. L'aide première fournie aux expulsés l'a été par un certain nombre de pays, principalement la France, l'Italie et la Grèce, qui les ont admis sur leur territoire. De là, la majorité des émigrés ont poursuivi leur voyage jusqu'en Israël (13 500 au total jusqu'à la fin d'octobre 1957) tandis que les autres gagnaient les Etats-Unis, le Canada, l'Australie et l'Amérique latine (principalement le Brésil).

Tous les expulsés, riches et pauvres, se heurtaient au même problème - les limitations très strictes imposées aux biens qu'ils pouvaient faire sortir d'Egypte. Ces restrictions se sont traduites par la perte de la quasi-totalité des biens juifs égyptiens pratiquement du jour au lendemain. Officiellement, chaque Juif était autorisé à sortir du pays 200 livres égyptiennes mais dans la pratique, chaque émigré ne pouvait emporter que 100 £, l'équivalent de 112,5 livres égyptiennes. Les enfants étaient autorisés à emporter 50 £ chacun, et par la suite, les femmes mariées ont reçu la permission d'emporter des bijoux à hauteur de 50 livres égyptiennes, les femmes célibataires étant limitées à 20 livres. Encore fallait-il, pour exercer ces droits, savoir user à bon escient des pots-de-vin versés aux autorités douanières du port.

L'enregistrement des demandes d'indemnité des Juifs égyptiens expulsés

La situation s'est quelque peu améliorée au cours des premiers mois de 1957. Les émigrés ont été autorisés à emporter des effets personnels en plus grand nombre, certains des biens expropriés ont été restitués à leurs propriétaires, et au mois d'avril, le décret élargissant le champ d'application des expropriations a été abrogé. Mais ces mesures n'ont pas eu de portée significative pour de nombreux Juifs car le gouvernement imposait aux propriétaires d'origine la signature d'un formulaire le dégageant de toute responsabilité pour les dommages causés aux biens durant leur saisie. Très souvent, en particulier dans le cas des commerces et entreprises, les dommages étaient tels qu'il était impossible de les remettre en état même après leur restitution. De plus, les fonctionnaires chargés de la question ont réussi à empêcher la restitution de certains actifs, et même à utiliser divers prétextes pour saisir à l’occasion des biens juifs jusque-là épargnés.

Un échantillon des déclarations conservées dans les archives sionistes atteste l'ampleur du problème que constituent les biens perdus. Des centaines d'olim sont arrivés en Israël au printemps 1957 à bord du paquebot "Hermes", qui appareillait du port du Pirée en Grèce. En mars, 126 familles ont débarqué, munies de 500 valises - 5 valises par famille en moyenne. Deux mois plus tard, 85 autres familles sont arrivées, transportant 300 valises - soit 3,5 valises par famille. En admettant même qu'il s'agissait de très grosses valises, peut-être même de malles, il n'en reste pas moins vrai que les affaires transportées dans ces valises étaient des affaires de première nécessité : vêtements, albums de photos de famille, livres, jouets, souvenirs, etc. Des restrictions très sévères pesaient sur les avoirs financiers; quant à la possibilité pour des passagers de classe économique d’emporter du mobilier dans leurs bagages, elle était quasi-nulle.

Les riches Juifs de nationalité étrangère ont également été touchés par l'expropriation des biens britanniques et français. La plus riche de ces familles, la famille Samucha, d'Alexandrie, possédait des dizaines de dunams de terrains résidentiels huppés, connus sous le nom de "ville Samucha". Le gouvernement britannique a estimé à près de 14,3 millions de livres sterling la fortune de la famille Samucha. A titre de comparaison, les actifs détenus par les compagnies pétrolières britanniques en Egypte s'élevaient à 55,6 millions de livres, les banques britanniques en Egypte contrôlaient 4,6 millions de livres d'actifs, la compagnie Prudential Insurance contrôlait un patrimoine de 1,9 million de livres et la compagnie de téléphone Cable & Wireless a déclaré un patrimoine nationalisé de 6 millions de livres. La famille Samucha a fini par être indemnisée à hauteur de 3,1 millions de livres seulement, aux termes d'un accord intervenu en 1958 entre la Grande-Bretagne et l'Egypte. Les pertes de la famille s'élevaient donc à 10 millions de livres en 1960, ce qui équivaudrait aujourd'hui à plus de 100 millions de livres.

Une autre famille juive gravement affectée par la crise de Suez est la famille Addes. Selon le même document britannique, la valeur des biens de la famille expropriés s'élevait à 1,4 million de livres égyptiennes. La majorité des actifs de la famille étaient regroupés au sein d’une société, Davis Addes & Fils, qui opérait au Caire et à Alexandrie. A ces avoirs il convient d'ajouter les biens personnels des divers membres de la famille. Le document britannique mentionné ne fait état que des indemnités versées à titre personnel à quatre membres de la famille, au total 1,2 million de livres égyptiennes; il n'est fait état d'aucune indemnité pour les actifs de la société. Aujourd’hui, un magasin de vêtements d'enfants portant le nom de la famille existe toujours au Caire, sous le contrôle de l'Etat.

La famille Cicurel était l'une des plus riches de la communauté juive du Caire: elle était surtout connue en tant que propriétaire d'une chaîne de grands magasins. Son capital lui a permis en 1920 de participer à la création de la banque Metzar, qui a ensuite donné son nom à un groupe d'entreprises industrielles sous son contrôle. Selector Cicurel, qui a transféré une grande partie de ses capitaux hors d'Egypte avant la crise de Suez, a cédé la chaîne à une famille égyptienne, la famille Gabri, pour 600 000 £ (l'équivalent de 150 000 $ alors) avant son départ d'Egypte en mars 1957. La valeur réelle de la chaîne se chiffrait en millions de livres sterling. En 1961, le gouvernement a nationalisé la chaîne, bien que le magasin phare de la chaîne, au Caire, continue de porter le nom de « Cicurel ». Un projet de privatisation est actuellement à l'étude.

Le traitement des demandes d'indemnité des expulsés égyptiens

A la fin de 1956, l'avocat Shlomo Cohen-Sidon, président de l'Association des immigrants égyptiens en Israël, a saisi le Ministre des finances, Levi Eshkol, sur la question de l'importance de la documentation des biens abandonnés par les Juifs d’origine égyptienne. Il a également demandé l'établissement d'un inventaire des biens que les Juifs avaient été contraints de vendre en dessous de leur valeur réelle, tant avant qu'après la campagne du Sinaï. Eshkol a accepté: en mars 1957 il a désigné une commission chargée d'enregistrer les déclarations, et nommé à la tête de cette commission Cohen-Sidon. La commission a travaillé un an et demi et enregistré plus de 3 500 dossiers.

Il ne subsiste plus aujourd'hui dans les archives de l'Agence juive et du Ministère des affaires étrangères qu'un rapport provisoire de la commission, daté de novembre 1957, et les déclarations elles-mêmes n’ont pas été conservées. Selon le rapport provisoire, 640 demandes ont été déposées entre juillet et septembre, pour un montant total de 5 531 755,370 livres égyptiennes. La plupart de ces déclarations correspondent à des biens fonciers, des effets de commerce, des comptes bancaires et des polices d'assurance vie. Selon des sources autorisées, ces demandes représentent un total de 300 à 500 millions de dollars en valeur nominale, soit 1,5 à 2,5 milliards de dollars après ajustement pour inflation. Les documents établissent clairement qu'une fraction significative des familles les plus riches parmi les expulsés n'ont pas déposé de déclaration du tout, soit qu'elles aient choisi d'émigrer dans d'autres pays qu'Israël, soit pour toute autre raison. Compte tenu de cette donnée, et en ajoutant à ces estimations uniquement les biens vendus en dessous de leur valeur d’avant la guerre, il y a lieu de penser que la valeur globale des biens personnels perdus, après ajustement pour inflation, se situe aujourd'hui entre 3 et 4 milliards de dollars. Outre les biens personnels, la commission s'est également occupée de rassembler les informations concernant les biens communautaires. Une estimation prudente proposée par Cohen-Sidon chiffre leur valeur à 92 924 900 dollars - 74,53 millions de dollars à Alexandrie, 13,39 millions de dollars au Caire, et le reste dans les autres villes. L'équivalent aujourd'hui, après ajustement pour inflation, serait de 500 millions de dollars.

Au début de 1960, Cohen-Sidon a intenté un procès à l'Etat d'Israël pour demander la reconnaissance des droits des expulsés d’Egypte sur une fraction des biens égyptiens demeurés en territoire israélien après 1948. Lors de l’audition, le représentant de l’Etat a déclaré : »il n’existe aucun doute quant au désir sincère de l’Etat d’Israël, ou de celui du gouvernement israélien agissant en son nom, de parvenir à un règlement international en vue d’une indemnisation raisonnable des demandeurs ». Cohen-Sidon a abandonné les poursuites après que l’Etat ait pris l’engagement de prendre pleinement en compte les droits des émigrés au moment de l’évaluation des droits des Egyptiens. Cet engagement demeure valide à ce jour.

A l’époque, seuls ont bénéficié d’une indemnisation partielle les Juifs de nationalité française ou britannique expulsés d’Egypte, en vertu d’accords signés entre leurs deux pays et l’Egypte. Le premier a été signé en août 1958, le second en février 1959. L’accord avec la France prévoyait la restitution à leurs propriétaires des avoirs appartenant à des ressortissants français et saisis en Egypte, ainsi que le versement d’une indemnité lorsque la restitution n’était pas possible. Les ressortissants français étaient également autorisés à revenir en Egypte, avec l’assurance de retrouver la totalité de leurs droits économiques, en dépit de leur absence. La mauvaise surprise résidait dans certains alinéas prévoyant, entre autres choses, que les biens expropriés seraient restitués uniquement sur présentation d’un titre de propriété, que durant la période comprise entre le dépôt de la demande et la restitution effective du bien, ledit bien serait administré par les Egyptiens, et, enfin, que s’il s’avérait que le bien avait été vendu après son expropriation, les Egyptiens mettraient tout en oeuvre pour le localiser (bien qu’en cas d’échec, aucune indemnité ne fût garantie). L’accord prévoyait en outre qu’en cas de vente du bien exproprié, seul le montant effectif de la transaction serait restitué au propriétaire d’origine - et ce même si le bien avait été vendu à un prix très inférieur à sa valeur réelle. Rien d’étonnant dans ces conditions si, un an pratiquement après la signature de l’accord, en juin 1959, l’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC) note qu’à cette date, aucune demande de restitution de biens expropriés n’a abouti.

L’accord avec la Grande-Bretagne était différent. Il prévoyait aussi la restitution des biens expropriés, mais sans faire obligation à l’Egypte de restituer les biens déjà vendus. En contre-partie, l’Egypte s’engageait à verser à la Grande-Bretagne une indemnisation globale de 27,5 millions de livres sterling couvrant l’ensemble des dommages corporels et matériels causés à des citoyens britanniques en Egypte. Une liste longue de plus de quatre pages, détaillant tous les biens expropriés vendus, a été annexée au texte de l’accord. Cette liste recensait la quasi-totalité des biens appartenant à des ressortissants britanniques en Egypte, notamment les biens immobiliers de la famille Addes, de la famille Sasson, d’Emanuel et de Solomon Suers (membres d’une riche famille juive du Caire), d’Emil Addes, de Nissim Addes, et, bien entendu, les biens fonciers des familles Addes et Samucha à Alexandrie.

L’indemnité versée par l’Egypte n’était pas suffisante pour couvrir les 4 402 demandes britanniques, dont le montant s’élevait à 72 376 404£ ; il a donc fallu fixer des règles de répartition en vue d’une indemnisation partielle. Le principe adopté est analogue à celui du calcul d’un impôt progressif sur le revenu : un certain pourcentage sur une première tranche, puis un autre sur la tranche suivante, etc. Cependant, les demandes d’indemnité des Juifs n’ont pas été pleinement prises en compte même après la signature de ces accords. En dépit des dispositions concernant le droit des ressortissants britanniques et français à revenir en Egypte pour s’occuper de leurs biens, Le Caire n’a pas autorisé les ressortissants juifs de ces deux pays à exercer ce droit. Quant à la situation des Juifs qui étaient officiellement apatrides, elle était bien pire encore, dans la mesure où aucun gouvernement n’avait négocié en leur nom, et ils n’ont donc bénéficié d’aucune indemnité d’aucune sorte.

La situation actuelle : les biens personnels et communautaires

Le traité de paix israélo-égyptien de 1979 prévoit que « les Parties sont convenues d’établir une commission en vue d’un règlement mutuel de toutes les questions financières ». Dans les faits, cette commission n’a jamais vu le jour. Les Egyptiens n’ont pas fait pression dans ce sens, et les Israéliens n’étaient certainement pas pressés de la voir se constituer. Les Egyptiens avaient conscience que les demandes israéliennes pouvaient « anéantir l’Egypte », pour reprendre l’expression utilisée par une source israélienne très bien informée. Les Israéliens pour leur part étaient surtout préoccupés par les indemnités très importantes réclamées par l’Egypte pour les quantités considérables de pétrole extraites des champs pétroliers d’Abu Rhodes, dans la péninsule du Sinaï, sous occupation israélienne entre 1967 et 1975.

Dans le même temps, la communauté juive égyptienne n’a cessé de décliner. Aujourd’hui, les estimations font état d’à peine une centaine de Juifs résidant en Egypte - la moitié au Caire, l’autre moitié à Alexandrie, l’âge moyen étant de 75 ans. Ce qui explique que des problèmes graves se posent concernant le sort des biens communautaires en Egypte, le principal étant celui des synagogues. Nombre de biens communautaires ont été vendus dans la période précédente, et les circonstances de ces transactions ou l’utilisation faite de leur produit ne sont pas claires. L’actuelle direction de la communauté, sous l’égide de Carmen Weinstein, a mis un point final à la « liquidation » des biens juifs.

Aujourd’hui, seuls quelques sites juifs sont encore en activité. Le plus connu est la synagogue Ben-Ezra au Caire, dans laquelle a été découverte la Gueniza du Caire à la fin du dix-neuvième siècle. Au début des années 1990, d’importants travaux de restauration, financés par Phyllis Lambert (sœur de Charles et Edgar Bronfman), ont été réalisés dans la synagogue. Site aujourd’hui exclusivement touristique, elle ne remplit plus aucune fonction religieuse. Il subsiste deux synagogues au Caire – « Sha’ar Hashamayim » dans le centre ville, et « Me’ir Einayim » dans le quartier de Ma’adi (qui abrite la résidence de l’ambassadeur d’Israël). Des offices religieux sont organisés dans ces deux synagogues, principalement pendant les grandes fêtes : les jours de Shabbath ordinaires, et plus encore en semaine, il est pratiquement impossible d’organiser un minyan.

Le bureau central de la communauté est situé dans un immeuble du quartier d’Abbasia, dont la plupart des pièces sont vides et abandonnées. L’école juive se trouve juste à côté; les lieux sont actuellement loués au gouvernement égyptien et sont occupés par une école ordinaire. On retrouve la même situation à l’école juive d’Alexandrie: les deux bâtiments scolaires sont loués 190 livres par mois. La synagogue Rambam à Charat al-Yahud (dans laquelle a prié et étudié Maimonide, et dans laquelle, selon la tradition, son corps aurait été enseveli avant d’être emporté à Tibériade) est fermée: elle menace de s’écrouler du fait des infiltrations d’eaux souterraines au niveau des fondations. Les cimetières Rabbinique et Karaïte du Caire, dans le quartier de Basatin, existent toujours, même si le marbre des stèles a été volé et si des milliers de sans-abri ont pris possession des lieux (c’est d’ailleurs le cas de la plupart des cimetières de la ville).

La question des biens personnels n’a pas été résolue, bien que l’Egypte soit le seul pays arabe à s’être doté d’une législation sur les biens nationalisés. La loi, présentée par le Président Anouar el Sadate au début des années 1980, s’applique à tous les biens nationalisés sans exception et sans limitation de date, dès lors que leur confiscation répond à des motifs politiques ou idéologiques. Toutefois, elle ne fait pas obligation au gouvernement de restituer les biens en question à leurs propriétaires, elle prévoit simplement une indemnisation limitée : jusqu’à 30 000 livres égyptiennes (7 000$) par personne et 100 000 livres égyptiennes (25 000$) par famille. Le montant de l’indemnité est fonction de la valeur du bien au moment de sa nationalisation, sans ajustement pour inflation ou intérêts échus. De plus, il est difficile de trouver des avocats prêts à représenter les intérêts de Juifs dans ces procédures. Le barreau égyptien est l’une des principales institutions qui s’opposent à la normalisation des relations entre l’Egypte et Israël, et ses membres sont peu enclins à faire la distinction entre Juifs et Israéliens - tous aussi méprisables à leurs yeux.

En tout état de cause, rares sont ceux qui peuvent s’offrir le luxe d’un procès long et coûteux. La plupart des émigrés égyptiens sont dans un état d’esprit analogue à celui de Zaki Harrari et Levana Zamir. Harrari, membre d’une famille fortunée d’Alexandrie, n’est jamais retourné dans le pays qui l’a vu naître. « L’idée d’y retourner me trouble encore, et j’ai peur d’être submergé par l’émotion. Un de mes oncles, qui vit aux Etats-Unis, a proposé d’attaquer en justice le gouvernement égyptien pour obtenir l’indemnisation de nos biens, et pour tenter de récupérer au moins l’argent que nous avions sur notre compte en banque. Je lui ai dit que c’était une perte de temps et que cela ne valait pas les efforts ou l’énergie qu’il faudrait dépenser. De toutes façons, les Egyptiens produiront un document attestant que nous avons renoncé à tous nos droits. S’il s’agissait d’obtenir un arrangement global pour tous les Juifs, ce serait différent. Mais se battre seul - ce n’est pas pour moi. Ca ne servira à rien, juste à faire le bonheur des avocats. »

Et Zamir d’ajouter : « Après la signature du traité de paix avec l’Egypte, ma mère et mon père ont refusé d’y aller et de revoir leur maison. Ils disaient qu’un tel voyage serait trop d’émotion et de souffrance. Ils savaient que tout avait été détruit, et que rien ne servait de pleurer sur une vie qui avait cessé d’exister. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient même pas emporté leurs papiers avec eux, parce qu’ils n’avaient jamais pensé pouvoir un jour revenir. »

Zamir, présidente de la ligue de l’Amitié israélo-égyptienne, a pour sa part revu leur ancienne maison, dans le quartier de Chilwan, près du Caire. « J’ai frappé à la porte et demandé si je pouvais entrer, juste pour revoir la maison et me remémorer. La propriétaire de la maison m’a offert un café, mais c’est seulement après, lorsque son fils est arrivé, que j’ai réalisé que cette femme amicale, Samicha, était la fille du portier qui avait emménagé chez nous. Le jardin avec sa tonnelle de jasmin était envahi de flaques d’eau stagnante, des égouts mal entretenus apparemment. La palissade avait été détruite et les balcons magnifiques tombaient en ruines. Notre belle maison était devenue une ruine. »

source ; Congrès Juif Mondial et Congrès Juif Européen

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